Histoire d’une sensibilité :

La Vierge Marie à la fin du Moyen Âge dans la Famille franciscaine

Cette session franciscaine de 2004, au monastère de l’Annonciade, n’a rien perdu de son actualité en 2015.

Histoire d’une sensibilité

La Vierge Marie à la fin du Moyen Âge dans la Famille franciscaine

Vaste sujet ! Seulement quelques traits particuliers vont être abordés ici. Rien d’exhaustif, bien sûr, seulement, un chemin ouvert pour donner le goût d’aller plus loin, par la méditation et la prière, voire l’étude. Après avoir dessiné les grandes lignes de la dévotion à Marie dans les derniers siècles du Moyen âge, en particulier les 14e-15e siècles, on évoquera une figure franciscaine fort attachante : Jacopone de Todi et son Stabat Mater.  Puis, nous nous arrêterons un instant sur Duns Scot et Béatrice de Silva, fondatrice des Conceptionistes franciscaines, en leur point de rencontre : Marie en son Immaculée Conception. Enfin, nous terminerons en essayant de tracer l’histoire de la Couronne franciscaine, ce qui nous amènera à évoquer également certaines dévotions propres à l’annonciade.

Mais avant tout, un constat rapide : tout est déjà amorcé chez saint François d’Assise

En effet François, selon Bonaventure, avait demandé à Marie de devenir son protégé  afin que, par ses mérites, il puisse vivre selon « l’esprit de la vérité évangélique » ; la Vierge est à ses yeux  celle qui lui montre comment vivre authentiquement dans la foi. Ainsi, se trouvent déjà présents, chez lui, des thèmes qui vont être repris et approfondis par sa postérité. Ainsi, la Vierge « en qui fut et demeure toute plénitude de grâce et Celui qui est tout bien » semble bien mettre en avant l’excellence du Fils qui rejaillit sur Marie, sa mère – idée que Duns Scot va développer pour appuyer sa thèse sur l’Immaculée Conception, laquelle va susciter au cœur de la famille franciscaine Béatrice de Silva – celle-ci demandant à ses sœurs conceptionistes d’avoir, en leur cœur, l’image de Marie Immaculée.

De même, l’idée de la « Vierge devenue Église », c’est-à-dire, Marie, Demeure de Dieu, image de l’église, exemplaire de la communauté ecclésiale, sera pour ainsi dire développée chez Gabriel-Maria et Jeanne de France quand ils vont proposer aux annonciades la Vierge comme modèle de vie évangélique.

Puis, la prière du Stabat, de Jacopone de Todi, les Joies de Marie, sont bien des thèmes présents chez François, manifestés d’une manière singulière par les épisodes de l’Alverne et de Greccio.

Quelques grandes lignes du culte marial à la fin du moyen âge

La dévotion revêt à la fin du moyen âge (14e-15e siècles) de nombreuses formes, trois cependant prédominent : la compassion pour le crucifié, l’abandon confiant à la Vierge Marie et aux saints, la crainte de l’au-delà.

En ce qui concerne la dévotion mariale, le culte envers Marie, à cette époque, ne se porte pas seulement sur la femme hors du commun, il se porte aussi sur la mère qui a donné le jour au Christ, sur les heures joyeuses et sur les heures tragiques de sa maternité. Les Piéta commencent à prendre leur place dans les églises au cours du 14e siècle, sensible aux douleurs de la Vierge[1], à sa Compassion qui la rendent participante aux Douleurs du Christ. à partir de 1350, d’innombrables manuscrits et enluminures comportent des images de Notre Dame de Pitié. Un office de la compassion a même été composé, indulgencié par Jean XXII († 1334). Marie est aussi saluée longuement comme l’avocate des pécheurs, c’est-à-dire comme celle qui intercède perpétuellement pour eux, bien plus, qui est moralement tenue de le faire, cela en vertu du mystère de la rédemption. D’où la multiplication entre le 12e et le 14e de « miracles Nostre Dame » vite traduits du latin en français[2]. à travers tous ces récits, une vision réaliste de la société du temps est donnée, et on sent monter une tendresse toute humaine pour la Vierge.

Le thème de la Vierge, Mère de Miséricorde, reste très vivace[3] – thème suscitant une vaste iconographie, celle du manteau protecteur. Les nombreux pèlerinages à Notre-Dame-de-Bon-secours ou à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle se multiplient.

Aux alentours de 1323, Marie est saluée pour la première fois, comme « corédemptrice du genre humains » dans un traité issu du milieu franciscain intitulé « Traité de la préservation de la glorieuse Vierge Marie » (Maria, t. 2, p. 804).

En cette première moitié du 14e Dante, dans la Divine Comédie, marque bien l’évolution de la piété mariale : l’humanité est en marche vers le salut par la découverte de son péché, par sa formation aux vertus chrétiennes, son retour vers Dieu. Sur ce chemin, Marie est un guide par son exemple, son intercession.

De son côté, Gerson, chancelier de l’université de Paris, mort en 1429, reflète les  orientations majeures du culte marial au xve siècle, s’alignant sur les positions de Duns Scot en cette matière : Marie est la parfaite réussite de la grâce, la Mère de miséricorde, le Guide des hommes par la lumière qu’elle reçoit (P. Glorieux, « Gerson », DS, t. VI, 315 et 325).

Au 15e, sans que le côté doloriste disparaisse, les aspects lumineux de Marie, sa royauté, sa gloire, ses vertus innombrables vont être souvent mises en relief par les prédicateurs, ainsi que ses actions : action maternelle, protectrice, action d’intercession. Mise en valeur également de la virginité de Marie et de son rôle exemplaire – thèmes que l’on retrouve par exemple sous la plume des prédicateurs mendiants de l’époque, comme Pierre-aux-Bœufs, (frère mineur à Paris), étienne Pillet (de Saint-Malo) – surnommé Brûlefer à cause de sa forte personnalité – qui, lui, multiplie les louanges envers la Vierge: « Cellier de la grâce, cour de miséricorde, palais de la divinité, hospice de sainteté, reines des vertus etc…

Ainsi, sous la plume de Pierre-aux-Bœufs, frère mineur de l’observance, on trouve : « La sainte Vierge fut la première jeune fille qui osa inaugurer cette façon de vivre et de plaire au Seigneur » (Paris-Sorbonne, MS 747, f° 100 col. 2, Pierre-aux-Boeufs, observant ofm, licencié de l’université de Paris en 1403 et Fr. Fr. tome 1, p.307). Un autre observant, Etienne Pillet, nommé Brûlefer, – certainement à cause de sa forte personnalité ! – se lance dans une extraordinaire apologie digne des « triomphes » que font à Marie les artistes de la fin du 15e siècle : « « Cellier de la grâce, cour de miséricorde, palais de la divinité, hospice de sainteté,  cloître de pudeur et domicile de piété, sanctuaire du Saint-Esprit, remède du genre humain, réconciliation des pécheurs, refuge des égarés, souveraine de la terre, impératrice du ciel, maîtresse des peuples,» (Opuscula, Le Mans, BM, Th. in-8°, 2684, f° 207 cité  dans Hervé Martin, Le métier de Prédicateurs …, Cerf, 1988 et RHF, 2, p. 105 ; 5, p. 214 pour ce qui regarde Brülefer, environ 1470).

Cette tendance se vérifie également chez le père Gabriel-Maria, cofondateur de l’Annonciade.

La plupart des qualificatifs qu’il donne à Marie mettent l’accent sur le côté lumineux, glorieux, de la Vierge, sans occulter bien sûr le mystères douloureux, sa maternité et son rôle de médiatrice. Ainsi, dans ses petits traités de dévotion mariale qu’il a écrit, on peut lire :

Souveraine des anges, Reine du Ciel, étoile de la mer – mystères glorieux

Avocate des pécheurs, Mère de la grâce, Grande priante –  médiatrice

Crucifiée avec le Christ, Vierge des Douleurs – mystère douloureux

Mère de Jésus, Mère de Dieu, Porte-Christ, Vierge-Mère – maternité

Vierge Marie pleine de grâce, Paradis et le jardin où se trouvent tous les parfums et tous les  trésors de la sagesse et de la grâce de Dieu,  emplie de toutes les vertus du monde – virginité.

A la fin du moyen âge, l’apport des fils de saint François dans le domaine de la prédication est immense ; les plus célèbres d’entre eux  sont souvent de profonds dévots de la Vierge, issus de l’observance, tels saint Jean de Capistran († 1456) saint Jacques de la Marche († 1476), Thomas d’Illyrie (fin 15e – début  16e), mais surtout saint Bernardin de Sienne († 1444), véritable apôtre de Marie, pour ne parler que 15e siècle. Prédicateurs des humbles.

Le « chemin de croix » est aussi une dévotion propagée par les Fils de saint François[4] (Les dévotions franciscaines. Le chemin de croix, Nîmes, 1911), ainsi que les crèches.

Epris d’un idéal qu’ils centrent autour de la Crèche et du Calvaire, ils écrivent, prêchent, avec des couleurs fortes afin de frapper l’imagination, de réveiller la conscience chrétienne des fidèles. à cette époque, l’écriture et la prédication franciscaines vont en effet dans deux directions : la Passion du Christ à laquelle Marie participe, et la Vierge sans tache. Deux exemples maintenant vont illustrer ces deux axes. D’abord, la Passion avec le Stabat Mater de Jacopone de Todi, puis, la Vierge Immaculée avec Duns Scot et Béatrice de Silva.

Jacopone de Todi

Sa vie

Jacques Benedetti, connu sous le nom de Jacopone de Todi, est né en 1228. Fils d’un bourgeois de l’Ombrie, il part étudier le droit à Bologne – vie d’études, certes, mais aussi de fêtes, de réjouissances de toutes sortes. Lui-même en a laissé un écho de sa vie estudiantine  dans ces quelques vers:

Si je voyais rassemblement

de dames et de damoiseaux

je partais avec mon instrument

et mes chants nouveaux.

Il se nomme lui-même « il pazzo di dio » (le fou de Dieu) – Jacopone voulant dire « cet insensé de Jacques ».

Après ses études, ayant obtenu son doctorat, il devient notaire. à trente-sept ans, il se marie avec une riche héritière de l’aristocratie ombrienne ; il est riche, cultivé, considéré lorsque la mort tragique de sa femme vient le briser de douleur. Il distribue alors ses biens, et s’adjoint au tiers-ordre de saint François. Vivant en mendiant, durant six ans, il obtient son admission chez les frères mineurs en 1278. Après seize ans passés dans les ermitages, il se rend à Rome ; là il est mêlé aux luttes entre cardinaux de divers partis et frères mineurs de diverses tendances ; il va se lier, entre autres, avec Ubertin de Casale qui, à l’époque, est à la tête du groupe des frères dits « spirituels » de Toscane. Ce mouvement au sein de l’Ordre sera condamné. Cela lui vaudra d’être emprisonné par Boniface VIII, vers 1294. Il ne sortira de prison qu’en 1303, à la mort du pontife, et passera les trois dernières années de sa vie aumônier des clarisses de San Lorenzo, en Ombrie (Ivan Gobry, Mystiques franciscains, Paris, 1959, p. 52).

Frère mineur, il n’abandonne pas son attrait pour l’écriture puisqu’il est l’auteur de nombreux poèmes, de nombreuses « Laudes » – un maître dans le genre. Les « Laudes » : morceau de poésie musicale entre la séquence latine la chanson en langue vulgaire, se développant selon le goût et les besoins des fidèles, pouvant réveiller la ferveur, grâce au message spirituel dont le texte est souvent porteur[5]. Il est également l’auteur de « satires » où il révèle une nature violente, non par désir de vengeance, mais par amour du Christ. (Rose Quézel, RHF, tome 3, 1926, p. 603).

Le Stabat

Avant Jacopone, des auteurs franciscains avaient déjà abordé le thème de la compassion de Marie, tels Bonaventure († 1274), dans sa Vigne mystique, Jacques de Milan († 1275)  dans son Aiguillon d’Amour, Ubertin de Casale et son Arbor Vitae, …

Tout, dans ce texte, ne serait pas de lui ; en effet, il a peut-être fait des emprunts au byzantin Joseph l’hymnographe, d’après Dominique Tardi, dans son ouvrage La poésie franciscaine de langue latine (p. 203, cité dans RHF, 4, p. 608). Quant au Stabat de la crèche, dont l’écriture naïve fait penser à un pastel, et qu’on lui attribue, il serait en fait l’œuvre d’un auteur humaniste du 15e siècle, toujours selon Tardi. Ozanam, en son temps, a révélé à ses contemporains ce grand poète franciscain dans un ouvrage  Les poètes franciscains en Italie au 13e siècle (1859).

La dévotion  à la Vierge des Douleurs exerce une action bienfaisante, Le Stabat en offre un  bel exemple : celle de la compassion du cœur devant le mort du Christ, celle également d’une vision de miséricorde[6].

Les circonstances de composition ? L’a-t-il écrit durant sa captivité ?

L’écriture du Stabat de la Croix, est émouvante, c’est un texte pathétique, voire, grandiose mais se doublant d’une grande délicatesse, pénétré d’une immense espérance.

L’attitude héroïque de la Vierge, debout, sa compassion efficace sont bien mises en relief par l’auteur. Les fidèles ne s’y sont pas trompés, ni les musiciens dont ce texte a suscité tant de chefs-d’œuvre. Pensons au Stabat de Vivaldi, Rossini, Pergolèse et d’autres.

La scène du calvaire est vue par un témoin qui se situe non pas extérieurement à ce qui se passe, mais qui se sent bien concerné par l‘événement du calvaire. La croix se dresse, lamentable ; autour d’elle, les personnages sont là. La Vierge est au premier plan. Elle est debout. Sa tristesse est immense, si bien que Jacopone multiplie les expressions et les images tout humaines pour en rendre compte : elle est douloureuse, pleurante, contristée ; son âme est gémissante, percée d’un glaive meurtrier. Le texte commence par la description qu’un spectateur bouleversé fait de Marie et de la Croix : « Qu’elle fut triste et affligée, la Mère… » – « Quels yeux pourraient garder leurs larmes, à voir la mère de l’Adorable sous le poids d’un tel supplice… ». Puis, ce spectateur résume en quelques mots le sens de l’attitude de cette Mère, debout  : « Pour nos péchés, ô race humaine, Elle vit Jésus dans les tourments… ». Ensuite, la description cesse pour laisser place à une prière, comme si celui qui contemplait la scène s’agenouillait, invoquant la Mère des Douleurs, la suppliant de lui donner une part de ses souffrances : « Ô Mère très sainte, daigne enfoncer les clous sacrés du Crucifié en mon cœur très fortement… ». Il va même insister, conscient qu’il est d’être pécheur, renouvelant son désir de partager la souffrance du Christ jusqu’à l’ivresse. « Des plaies de Jésus tout blessé, je veux à la Croix m’enivrer pour l’amour de ton doux Fils ». Il sait que la vie est brève. Il implore Marie d’être son défenseur, son avocate, en cette heure décisive «… daigne me défendre à l’heure de la justice ». Invoquant la croix et le crucifié comme un lieu de salut et de sécurité, il offre à Marie un dernier désir : celui de goûter l’éternité bienheureuse. « Que la croix m’enchaîne et me tienne, Jésus me garde et me soutienne…. ».

Certaines traductions font intervenir le Christ, en cette dernière strophe « Quand il faudra partir, Christ, par ta Mère, fais-moi venir à la palme de victoire… », comme si le témoin de la scène, s’inclinant devant le crucifié, implore le salut, Marie étant son intermédiaire. (C.A. Maurin, Les saluts d’amour, tome 1., Montpellier (France), 1931, p. 319).

Cette pièce n’entrera dans la liturgie qu’au xvie siècle (Maria, tome  2, p. 387) ; elle est traitée comme une séquence – chaque mélodie énoncée étant immédiatement répétée une fois de telle manière que le renouvellement mélodique ait lieu toutes les deux strophes. Bien que les séquences aient été interdites par les réformes liturgiques du Concile de Trente (seconde moitié du 15e), le Stabat Mater a échappé à l’interdiction tridentine à cause de sa popularité et a continué à être utilisé aux siècles suivants. Jusqu’en 1960, la liturgie romaine comportait deux fêtes des Sept Douleurs où le Stabat avait sa place.

En premier, le texte de Jacopone de Todi  a été aussi utilisé sous une forme écourtée pour les vêpres du vendredi suivant le dimanche de la Passion. Cet office dit « de la compassion de Marie » a été institué dès 1423 et a perduré jusqu’en 1960 ;  il a pris naissance à Cologne en réparation des sacrilèges commis par les Hussites contre les images représentant la Vierge. A la fin du siècle, Sixte IV approuvera une messe de la Compassion de Marie. En 1727, Benoît XIII imposant la date du vendredi après la Passion, en conformité avec la bréviaire dominicain, a donné à cet office son nom définitif de « Fête de Notre Dame des Sept Douleurs ».

La seconde fête est celle du 15 septembre et se rattache directement à la fondation  des Servites (1233) voué au culte marial. Certes, ils ne commémorent pas seulement les Douleurs de Marie, mais aussi ses Joies, décidant très tôt que l’ordre les commémorerait le Samedi. (A.G. Martimort, Introduction à la Liturgie, Paris, 1965, p. 780 et note 2). Mais leur premier apostolat étant la vénération des Douleurs de Marie, les Servites ont obtenu en 1668 l’autorisation de célébrer une fête spéciale en l’honneur des Douleurs de la Vierge, cela au troisième dimanche de septembre. En 1704, Clément XI, accorda des indulgences au fidèles qui participeraient à cette fête, Pie VII l’étendit à toute l’Église et Pie X la fixa au 15 septembre. (A.G. Martimort, Introduction à la Liturgie, Paris, 1965, p. 780)).

La séquence complète a été mise en musique par de nombreux musiciens ; certains, comme Vivaldi († 1741) l’a traité d’une manière plus concise.

Jacopone de Todi a inspiré non seulement des musiciens mais aussi d’autres artistes, tel Lucca della Robbia, célèbre sculpteur italien (1400-1482), qui possédait ses poèmes. De ces textes dérivent des Nativités, Adorations des Bergers ou des Mages, Lamentations au pied de la Croix où la Vierge tient une si large place.

Le message du texte pour aujourd’hui ?

On peut remarquer une double compassion, celle de la Vierge, celle du témoin de la scène, c’est-à-dire celle du croyant. Ces deux « compassions » ne sont pas de même nature et ne se situent pas au même plan. La compassion de la Vierge est une association de Marie qui s’inscrit dans l’événement historique et rédempteur de la Passion de son fils, à l’intérieur du fait historique et salvifique ; la compassion du croyant consiste, elle, à entrer en communion avec celle du Christ. Comment ?  D’abord, du fait qu’il est croyant, par le baptême, puis par les sacrements qui rendent présent le mystère de la Passion, ensuite, par le moyen d’un comportement qui se modèle sur celui du Christ, impliquant le consentement à ce que Dieu désire et l’amour de des frères pouvant aller jusqu’au don de sa propre vie ; la compassion du croyant se situe, ainsi, au plan moral et sacramentel.

Cette séquence liturgique, à structure rythmée et cadencée, est bien un véritable poème d’amour envers la Vierge compatissante, un amour souffrant mais qui ne se trouble pas, qui s’afflige sans se désespérer, un amour qui se sent et se reconnaît pécheur mais qui continue à s’attacher à l’objet aimé, qui raisonne en son esprit mais soupire en son cœur, qui au milieu des peines arrive à se réjouir. En cette joie et cette espérance souffrantes du pécheur repenti et pardonné, déjà l’œuvre rédemptrice de la Croix du Christ se réalise. En Marie, ce dessein s’est réalisé d’une manière parfaite, immédiate. Ceci nous amène donc au second axe : Duns Scot et l’Immaculée Conception.

Duns Scot n’est pas le premier à avoir défendu la thèse de l’Immaculée Conception au sein de l’ordre des Frères Mineurs. Avant lui,  Robert Grossetête, maître d’Oxford, puis évêque de Lincoln, enseignant chez les frères mineurs, Guillaume de Ware, maître de Duns Scot, mais après avoir professé la thèse opposée, Alexandre de Halès, qui fut, lui, le maître de Bonaventure, pour ne citer que l’école anglaise.

Mais qui est Duns Scot ?

La vie

Il est né vers 1265 ou 1266, dans une famille de petite noblesse, résidant en milieu agricole en lien, avec les frères mineurs. En effet, son oncle, est le frère Élie Duns, vicaire général d’Écosse rattachée à la province d’Angleterre.  Le surnom de « scotus » renvoie à sa région d’origine, l’Écosse, et celui de Duns, à son lieu de naissance. Entré dans l’ordre franciscain en 1278, à l’école des franciscains d’Haddington, il commence son noviciat en 1280 à Dumfries et fait profession solennelle en 1281, et commence son cycle de formation dans les collèges de son ordre, complétant sa formation à Oxford sous la direction de Guillaume de Ware (1291-1293). En 1291, il est ordonné prêtre à Northampton, il a 25 ans. A-t-il été à Paris étudier ? Selon certains historiens, il serait parti à Paris après son ordination en vue de l’obtention de la maîtrise en théologie. Selon Olivier Boulnois, (Duns Scot, la rigueur de la charité, Paris, 1998), ce n’est pas sûr, car sa connaissance du milieu intellectuel parisien s’expliquerait par la circulation des manuscrits et par l’enseignement de ses maîtres, tel Simon de Faversham. Il aurait donc étudié dans le milieu anglais. Même question concernant un éventuel enseignement à Cambridge entre 1297-1300), toujours selon Boulnois, ce n’est pas sûr ? Ce qui est sûr, – il le dit lui-même au début de son commentaire des sentences de Pierre de Lombard – c’est qu’il est à Oxford vers 1300-1301. Sur la recommandation du provincial d’angleterre, il aurait commencé à enseigner à Paris à la rentrée universitaire de 1300 ou de 1302, participant même à la dispute opposant maître Eckhart et son maître franciscain, Gonzalve de Baboa,  (E. Zum Brunn, Z. Kaluza, A. De Libera…, Maître Eckhart à Paris, une critique médiévale de l’ontothéologie, Paris, 1984).Là, il refait un commentaire des sentences. Mais, en juin 1303, il est évincé de l’université. En effet, Philippe le Bel[7], voulant imposer son autorité royale face à la papauté, appelle à un concile contre le Pape Boniface VIII qui, lui, dans la Bulle Unam Sanctam, réaffirmait la tradition théocratique du pouvoir papal. Scot refuse de signer une pétition en ce sens. Il doit s’exiler, retournant sans doute à Oxford.

En 1304, il revient à Paris ; on le sait grâce à une lettre du ministre général de l’ordre Gonzalve d’Espagne au provincial de France. Une lettre indique que Scot est tenu en grande estime ; en effet, sa « digne vie, son « excellente science », son « très subtil génie et d’autres remarquables qualités » sont déjà bien connus (Boulnois p. 9). Le terme de docteur lui est décerné en 1305 et durant l’année universitaire de 1306-1307, enseignant toujours à Paris, il est aussi directeur des études dans le studium du couvent de Paris. En 1307, il défend avec succès sa thèse sur l’Immaculée Conception devant l’université de Paris. Cela est attesté par plusieurs de ses contemporains, dont Pierre Auriol, un de ses anciens étudiants et auteur d’un traité sur l’Immaculée Conception qui, en 1314, affirme que la fête de la Conception de Marie est désormais célébrée à l’université de Paris depuis quelques années déjà (A. Callebaut, « La maîtrise… », AFH 24, p. 237 note 4 ; X. Le Bachelet, DTC, col. 1076 et 1081).  On raconte  que le jour où Duns Scot alla soutenir cette thèse devant le jury de l’université, il passa devant la Sainte Chapelle ; là, il salua la statue de la Vierge qui se trouvait à l’époque au trumeau du portail, et la Vierge lui aurait rendu son salut en inclinant la tête ! (W. C. Van Dijk, « Les Franciscains et Marie », Cahiers Marials, n° 118, p. 155 ; Henri Lemaître, « Duns Scot et la statue miraculeuse de la Sainte-Chapelle, EA, n° 160, p. 71). Mais, peu après, à la fin de 1307, afin d’échapper au maître de l’université qui veut le faire condamner pour hérétique en raison de ses positions doctrinales concernant la Vierge, Duns Scot quitte précipitamment[8] Paris pour Cologne où on le retrouve lecteur à l’université, Lector principalis.

Il meurt à Cologne le 8 novembre 1308. Sur sa tombe est gravée cette épitaphe :

L’Écosse me vit naître

L’Angleterre m’a accueilli

La France m’a enseigné

Cologne me tient.

Cette épitaphe résume toute sa vie. L’Écosse a fait naître Scot à la pensée mariale, par l’enseignement qu’il a reçu de ses maîtres. L’Angleterre l’a reçu afin de le soustraire aux légistes de Philippe Le Bel. La France l’a enseigné c’est-à-dire lui a appris à se méfier du pouvoir royal, pour affirmer à ses risques et périls l’autorité de l’Église en matière de foi sur la Vierge Immaculée. Cologne le tient, c’est-à-dire le protège des représailles. (Francis De Beer, La Dame selon le cœur de Dieu, Orsay, 1993).  Sa béatification a été confirmée pour l’Église universelle en 1993.

L’œuvre

Son chef d’œuvre est son Commentaire des Sentences de Pierre de Lombard[9]. Il en existe trois versions : une rédaction de son enseignement d’Oxford, la Lectura ; une prise de notes de son enseignement de Paris, Reportata Parisiensia ; une dernière version interrompue en plein remaniement, qui tient compte de développements parisiens, l’Ordinatio.

Des oeuvres de logique

Des commentaires d’Aristote

Des œuvres mêlant métaphysique et théologie : Tractatus de Primo Princpio ; Quaestiones super libros Metaphysicorum

Conférences sur des sujets divers, les Collationes

Des exercices théologiques de dispute libre ou des Quodlibets

La chronologie de ses œuvres est difficile à établir car au sein d’une même œuvre il a pu avoir des interruptions, des remaniements : exemple, son commentaire des sentences. Les œuvres de logique peuvent se situer entre 1290-1300 (Oxford). Les Questions sur la Métaphysique, après 1296. L’édition des oeuvres : éditions partielles de ses œuvres au cours de la renaissance ; Luc Wadding, donne la première édition complète en 1639, reprise par Vivès en 1891-1895. Une nouvelle édition critique en cours, publiée à la Cité du Vatican.

La pensée[10]

Le fondement de toute sa pensée : la charité, s’appuyant sur toute la tradition des maîtres franciscains qui l’ont précédé, entre autres Alexandre de Halès, Bonaventure, Pierre de Jean Olieu. Il constate que tout homme recherche le bonheur, la béatitude et pense, avec Bonaventure d’ailleurs, que la philosophie, seule, ne suffit pas pour y conduire. La Révélation est nécessaire. Car, la fin de l’existence humaine est l’union à Dieu. Et ce bonheur n’est pas acquis, même par la philosophie, mais reçu. Le moyen qui s’impose d’abord est la vie morale, le « bien-vivre » qui trouve son point culminant dans l’amour de Dieu et du prochain. Mais, la nature humaine, seule, est insuffisante : il faut la grâce de Dieu, « charité incréée », qui la soutienne. La théologie indique comment la volonté peut ajuster les actes humains à l’amour de Dieu, cette conformité préparant l’homme à recevoir la béatitude. Théologie pour Scot n’est pas une science purement spéculative et intellectuelle, mais pratique, dévoilant à ceux qui l’étudient les moyens d’arriver au vrai bonheur.

En mariologie l’empreinte de Scot est décisive.

Immaculée Conception  à la fin du moyen âge

à la fin du moyen âge la mariologie s’enrichit de nouvelles nuances. Le titre de Théotokos, que le concile d’Éphèse lui avait donné dès le 5e siècle la mettait au-dessus de la condition normale des hommes. Ce mouvement qui tendait à glorifier Marie, près d’un millénaire après, n’avait rien perdu de sa force,  et petit à petit la croyance en son Immaculée Conception creusait son sillon, surtout en Angleterre avec saint Anselme († 1109) et Eadmer, son disciple, (†1124), auteur d’un Traité sur la Conception de Marie[11].

Les franciscains étaient des « immaculistes » actifs, ayant beaucoup d’alliés, entre autres Denis le Chartreux, Gerson. Cependant, ils ne parvinrent pas à se rallier les dominicains, défenseurs de la thèse « maculiste ». Les Papes, quant à eux,  se tenaient sur la réserve.

Sixte IV (1471-1484), cordelier pourtant, n’osa pas engager sur ce point l’autorité de l’église (sur le sujet de l’Immaculée Conception, voir la thèse de Marielle Lamy, Paris, Sorbonne, éd. augustiniennes, 2001).

En poésie même, il y a trace de cette croyance en l’Immaculée Conception de la Vierge. Par exemple, on peut lire dans un poème anonyme du 13e siècle, cette adresse à la Vierge : « Tu fus créée avec une telle perfection, sans aucune tache, mais avec tous les biens, Et tu fus de si douce pairie, que Dieu se mit en toi » (J.F. Bonnefoy, « Clément IV et les Sept Joies de la Vierge ». De même, une Laude de Pétrarque, écrite au soir de sa vie,  énumère les vertus de Marie, dont sa pureté : « O Vierge pure, en tous points parfaite, de ton fils aimant et vierge et mère, toi qui illumines cette vie et ornes l’autre… ô fenêtre haute et brillante, viens nous sauver en nos derniers jours ; entre tous les séjours terrestres, toi seule fus choisie, bienheureuse vierge, qui change les pleurs d’Ève en allégresse… ».

Au début du 14e, la Vierge se trouve donc placée au cœur des débats, mettant à mal l’unité de l’église. La question est de savoir si Marie est marquée ou non par le péché originel ?

Si, oui, fut-elle préservée de la Chute ?  Marie n’a pas commis de péché personnel, tout en ayant reçu héréditairement le péché originel, c’est la position de saint Bernard, des dominicains.

L’école anglaise, le milieu de Duns Scot, est donc favorable à l’Immaculée Conception, pensant déjà que Marie, tout en recevant héréditairement le péché d’Adam, avait été purifié dès sa conception. Tel est l’enseignement des théologiens d’Oxford qui ont formé la pensée des premiers franciscains anglais, comme Alexandre de Halès, enseignant à Paris, mort en 1244, maître de saint Bonaventure. Ce dernier ne semble pas avoir suivi son maître en cette matière puisqu’il dit dans son commentaire des sentences (III, 3) qu’il n’a trouvé personne qui ait dit que la Vierge soit exempte du péché originel ; mais sa réflexion montre que se posait déjà la question.

Ce qui est important de dire ici, c’est que les maîtres franciscains du moyen âge ne séparent pas la doctrine de la Vierge de celle du Christ ;  c’est l’étude de la théologie du Christ qui va éclairer leur pensée en matière de mariologie. C’est la démarche de Scot.

Sa position concernant l’Immaculée Conception (Scot enseignant, p. 310-311)

Sa mariologie découle de sa christologie.

Sa défense de l’Immaculée Conception est en lien direct avec un christocentrisme absolu faisant du Christ le commencement et la fin de l’histoire, appuyant sa pensée sur les thèses de saint Paul relatives à la prédestination du Christ et à sa primauté absolue sur toutes créatures. (Col. 1., 15-20 et Ep. 1., 3ss). Puisque, dit-il en substance, le Christ est le Rédempteur universel, pourquoi nier l’acte le plus parfait de sa fonction rédemptrice qui fut de prévenir en Marie toute faute ? « Pourquoi nous qui sommes tombés en Adam, Jésus nous relève et guérit notre blessure comme le Bon Samaritain mais pour Marie il prévient la chute et préserve sa Mère de toute éclaboussure » (Béraud de Saint-Maurice, Jean Duns Scot, un docteur des temps nouveaux, Montréal, 1944).

En d’autres termes : Il paraît sage d’attribuer à Marie ce qui ne répugne ni à l’autorité de l’église ni à celle de l’écriture (comm. du 3e livres des sentences, Opus Oxoniense, D , q 1., T. 14, p. 165). Ce qui ferait obstacle, donc, ce serait toute position allant contre la vérité et la dignité du Christ et de sa mère. Donc, tout ce qui va dans le sens de l’enseignement de l’église et de la Bible, c’est tout ce qui révèle la vérité et la dignité du Christ et de la Vierge. De plus, Jésus est le rédempteur de toute la multitude des humains, donc aussi de sa mère.. Mais comment s’exerce la rédemption ? De deux manières répond Scot : soit en rachetant l’homme de son péché originel ; soit en l’affranchissant de l’hérédité du  péché. Ces deux modes sont en accord avec la puissance de Dieu et l’acte rédempteur parfait du Christ. Qui peut donc bénéficier d’une telle prévenance ? Sinon la mère du Fils de Dieu, fait homme par le « oui » de sa foi ?

Il pressent que pour être parfaite, la rédemption doit aussi bien préserver, prévenir, que racheter. Il montre alors que le Christ ne serait pas un Rédempteur parfait s’il ne rachetait personne jusqu’à le prémunir de tout péché et qu’il convenait que ce fût Marie. – l’excellence du Fils entraînant celle de la Mère.

A l’objection habituelle : Marie est fille d’Adam avant d’avoir la grâce elle a dû suivre le sort commun à tous les humains, Scot répond : « Fille d’Adam, elle eût été soumise à la loi commune si quelque chose ne s’y était pas opposé » (Oxon. 3, d. 3, q. 1 ; 14, p. 172).

Dans la logique de sa pensée concernant  l’Immaculée Conception, Scot insiste aussi sur la relation filiale du Christ vis à vis de la Vierge. Marie a eu un rôle actif dans la conception de Jésus, par sa foi, son libre consentement. (Oxon. 3, d. 8, q. un. ; 14, p. 371 ; d. 4, q. un., pp. 192-194 ; d.2, q. 3, p. 151.). Scot a vraiment fixé les grandes lignes de la doctrine mariale franciscaine : Immaculée Conception, Maternité divine, Médiation de Marie.

Ainsi, formé par l’école anglaise et par ses maîtres franciscains, Duns Scot est donc héritier de toute une tradition en matière de mariologie. De plus, son acuité d’esprit, aiguisée par le choc des idées du milieu universitaire dans lequel il évolue, le prédispose à la réflexion. Mais surtout, de son enfance à sa jeunesse, il évolue dans un contexte marial. Autour de son village, quatre abbayes, foyers de pensée mariale, surtout une abbaye cistercienne, grand centre de dévotion de toute l’Ecosse envers la Conception de la Vierge. La proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, en 1854, légitima le bien fondé de son intuition théologique. De plus, partisan pour une médiation de Marie, subordonnée au Christ, unique Médiateur, la Constitution sur l’Église, en 1964, ratifie en quelque sorte sa position à ce sujet (ex. Lumen Gentium, ch. VIII, n° 60)

Après lui, ses élèves, le plus célèbre est François de Meyronnes, (†1327) travaillent sur la lancée laissée par leur maître et poursuivent son enseignement. Un bréviaire de l’Immaculée Conception sera même composé par un frère mineur, Ambroise de Montesinos, en 1508, pour le couvent des sœurs conceptionistes de Tolède.

En parlant de Duns Scot on ne peut pas ne pas parler de Béatrice de Silva, proche de l’observance franciscaine, et dont la dévotion à la Vierge Toute Sainte inspirera la fondation d’un ordre entièrement dédié à ce mystère.

Conceptionistes

La fondatrice[12]

Béatrice de Silva est née à Ceuta, au nord du Maroc, vers 1424. Son père, Ruy Gomez de Silva, sa mère, Isabelle Pedro de Menesses, gouverneur de la ville, ont eu onze enfants, Béatrice étant la huitième. En 1434, la famille déménage et part s’installer au Portugal. 1447 : Jean II, roi de Castille, épouse en secondes noces Isabelle, petite fille de Jean Ier de Portugal. Par l’entremise d’une tante, Léonor de Menesses, Béatrice devient l’une des dames d’honneur de la nouvelle reine. La Cour s’installe après le mariage à Tordesillas, près de Valladolid. Béatrice, très belle, s’attire les faveurs de la reine qui en fait sa confidence et aussi celles du roi et d’une foule de courtisans. Mais sa beauté lui attire aussi inimitié et jalousies. Des calomnies parviennent aux oreilles de la reine qui change d’attitude envers elle, devenant à ses yeux une jeune fille provocante et intrigante. La reine la fait enfermer pendant trois jours, la privant de nourriture et de boisson. Dans cette situation de détresse, Béatrice implore l’aide de la Vierge Marie. Elle se sent alors réconfortée. Les faits de passent entre 1450-1453.

Libérée, Béatrice fait le vœu de perpétuelle chasteté. Elle s’enfuit de la cour de Tordesillas et se réfugie à Tolède, Elle y vivra pendant plus de 30 ans, sans prononcer les vœux de religion. On a longtemps pensé qu’elle s’était réfugié chez les cisterciennes du monastère de Saint-Dominique-Le-Vieux, à Tolède mais aujourd’hui il semble bien certain, au regard de l’historien, que ce soit bien chez les dominicaines du couvent de Saint-Dominique-Le-Royal, toujours à Tolède. Vers 1480-1482, la Vierge se manifeste à elle une seconde fois et lui demande la fondation d’un Ordre contemplatif entièrement dédié au mystère de sa conception immaculée.  Elle obtient alors l’aide de Jean de Tolosa, custode des franciscains de Tolède et d’Isabelle Ière La Catholique, fille d’Isabelle de Portugal. La reine lui cède son palais de Galiana, à Tolède, pour en faire un monastère, signant la supplique demandant l’approbation de la règle du nouvel ordre envoyée par Béatrice et par le frère Jean au pape Innocent VIII. En attendant la réponse de Rome, Béatrice et douze compagnes s’enferment dans le palais de Galiana, devenu monastère Sainte-Foy, y menant la vie régulière. La Bulle Inter Universa, d’Innocent VIII, signée du 30 avril 1489, ne parvient à Tolède qu’au début de 1491, authentifiée le 1er février, elle est officiellement proclamée le 2 août. Vêtures et professions peuvent donc avoir lieu. Mais la santé de Béatrice s’est rapidement dégradée si bien qu’elle seule sera admise à la vêture et fera en même temps profession, sur son lit d’agonie, le 17 août 1491, jour de sa mort. Béatrice est enterrée au couvent des dominicaines du couvent de Saint-Dominque-Le-Royal. Elle est canonisée le 3 octobre 1976 par Paul VI.

La Règle[13]

La demande d’approbation envoyée par Béatrice de Silva laisse au pape le choix de la Règle. Mais Béatrice précise deux points : l’habit de l’Ordre (blanc et bleu) et le port de la corde franciscaine. En 1489, Innocent VIII tranche et donne la règle cistercienne aux nouvelles moniales, telle qu’elle est suivie par les moniales du couvent Saint-Dominique-Le-Vieux, de Tolède. On sait qu’à l’époque, Béatrice réside au couvent des dominicaines de Saint-Dominique-Le Royal ou Le Jeune (dominicain).A ce sujet, les historiens n’ont pas la même position ; certains la faisant demeurer au couvent cistercien, d’autres au couvent dominicain….  Quoi qu’il en soit, on s’aperçoit vite qu’il y a une incompatibilité profonde entre l’affiliation à l’ordre cistercien et la spiritualité franciscaine dans laquelle s’enracinent les conceptionistes.

En 1494, après avoir affermi l’ordre, les sœurs demandent à Rome de les relever des institutions cisterciennes et de leur donner la règle de sainte Claire, avec comme supérieur direct non plus l’évêque de Tolède mais l’ordinaire religieux de l’ordre franciscain. Alexandre VI entérine le changement de règle par la Bulle Ex supernae providentia, du 19 août 1494. Le 17 septembre 1512, Jules II, par la Bulle Ad statum prosperum, délie les conceptionistes des deux règles précédentes, approuvant enfin la règle propre de L’Ordre de la Conception Immaculée de la Bienheureuse Vierge Marie. En 1514, Léon X, souhaitant voir la fusion de ces deux ordres marials venant de se fonder au sein de la famille franciscaine – annonciades et conceptionistes – va demander[14] au père Gabriel-Maria, cofondateur des Annonciades, une règle qui serait commune aux deux ordres. Le texte est approuvé par le pape le 22 mai 1515 (Bulle Ad ea que). Cette fusion restera sans effet – les conceptionistes continuant de suivre la règle de Jules II.  Ce texte comporte 12 chapitres. Le premier définit la religieuse conceptioniste : si quelqu’une inspirée et éclairée de Notre Seigneur voudra laisser les vanités du monde, et prenant l’habit de cette sainte Règle, devenir épouse de Jésus Christ, notre rédempteur, honorant l’Immaculée Conception de sa bienheureuse Mère, qu’elle fasse voeu de vivre toujours en obéissance, sans avoir rien en propre, et dans la chasteté avec clôture perpétuelle ». Les 11 autres chapitres présentent le cadre général de l’organisation de l’Ordre, de la structure du monastère et de la vie de la religieuse conceptioniste. Trois chapitres sont exclusivement consacrés à la clôture.

Spiritualité

Béatrice n’a pas laissé d’écrits mais elle a manifesté la volonté ferme de voir les religieuses de l’ordre porter un habit et un scapulaire blanc, avec un manteau couleur hyacinthe, avec une image de Notre-Dame, entourée du soleil et la tête couronnée d’étoiles au manteau et au scapulaire. Le blanc rend témoignage à la pureté virginale de Marie, le manteau bleu signifie que l’âme de Marie et toute céleste dès sa création, l’image de la Vierge signifie que la Mère de Dieu doit toujours être gravée dans le cœur des sœurs comme l’image de vie, pour imiter sa « très innocente conversation, sa divine humilité et mépris du monde » (Règle, chapitre 3). C’est là tout l’héritage spirituel de Béatrice ; Pour le reste, les conceptionistes s’inscrivent dans le courant immaculiste de la famille franciscaine.

Au cours des siècles, la spiritualité des conceptionistes s’est enrichie non seulement du développement de l’immaculisme à l’intérieur même de la famille franciscaine mais aussi des écrits de ses propres mystiques : Marie de Jésus (1602-1665), abbesse d’Agréda auteur de la Cité mystique de Dieu, Angèle Sorazu (1873-1921), de Valladolid, auteur de La vie spirituelle et du Message Marial. Il faudrait pour être complet, aller regarder l’histoire de l’Ordre et de sa spiritualité en Amérique Latine…

Esclavage marial

C’est au sein de cet Ordre que va se développer une pratique ancienne, reprise plus tard par saint Louis-Marie Grignon de Montfort, aboutissant à la consécration de soi à l’Immaculée d’un père Kolbe : l’esclavage de Marie ou abandon de soi et de ses oeuvres à la Vierge pour qu’elle en dispose à sa volonté. Cette pratique se répand en Espagne au temps de Philippe III. Soeur Agnès de Saint Paul, entrée avec cinq de ses sœurs au monastère des conceptionistes d’Alcala de Henarès, établit cette dévotion en 1595.

Les premières « Esclaves » furent ses propres sœurs et la dévotion se répandit rapidement. Jean des Anges, célèbre mystique franciscain, l’adopta, composant même un opuscule sur la « Confrérie et dévotion des Esclaves de Notre-Dame ». Son confrère, Melchior de Cetina, développa cet opuscule en une « Exhortation à tous les chrétiens et en particulier à ceux qui veulent servir la Vierge davantage en s’offrant à elle comme esclave » (1618) (Revue Maria).

Ne quittons pas la Vierge, dans ses aspects lumineux et joyeux. Il reste maintenant à dire quelques mots sur une pratique dévotionnelle propre à l’Ordre de saint François.

La Couronne franciscaine

Dévotion aux joies de Marie

L’histoire de la dévotion aux joies de Marie est vaste ; ce thème serait apparu dès le xie siècle, dans un poème écrit à Cantorbéry vers 1050 (« Allégresses », Catholicisme, t. 1., 1948, col. 329-330) ; elle s’est peu à peu introduite chez les fidèles.  Le premier témoignage de cette pratique, se situant dans les premières années du 13e siècle, est celui d’un cistercien, saint Arnoult de Villiers († 1228). Autre témoignage, celui d’un bénédictin, Etienne de Sallai, abbé de l’abbaye cistercienne de Sallai, (diocèse d’York,) écrivit des méditations sur les joies de Marie. Petit à petit, les Joies de Marie sont devenues des thèmes de méditation, voire même une sorte d’exercice de piété. Par exemple, des textes ont été retrouvés qui énumèrent huit, neuf, dix, douze, treize quatorze, seize, vingt, vingt-cinq joies de la Vierge. Il est même certain qu’une série de cent « salutation » prolonge cette énumération. En effet, un manuscrit de la Grande Chartreuse du xive comporte ce nombre de salutations (noté par Arsène Le Carou, ofm, « Les joies de la Très Sainte Vierge », Fr. Fr.,13, 1930, p. 494-498 [p. 495, note 1.]). Très tôt, La spiritualité franciscaine fait sienne cette dévotion aux joies de Marie. La vie de saint Louis d’Anjou le manifeste, les sermons d’un François de Meyronnes, les Livres d’Heures de l’époque, tel le livre d’Heures franciscain, du Ms 757, de la BnF.

Exemple de texte sur les quinze joies, les neuf  joies

En effet, les premières prières en français parues dans les livres d’Heures du xive siècle, voire du xve, concernent les quinze joies de la Vierge. Ainsi : la Bibliothèque Municipale de Nancy possède un manuscrit du xve siècle, couvrant 178 feuillets, comprenant : un calendrier liturgique, l’office latin de la Vierge Marie et une prière en français « Douce dame de miséricorde ». Dans cette prière, l’auteur anonyme y énumère Quinze joies de Marie de l’Annonciation à l’Assomption : Annonciation, Visitation, Tressaillement de Jésus dans le sein de sa mère, Naissance de Jésus, Visite des Bergers, Visite des Mages, Présentation au Temple, Jésus est retrouvé au Temple, Noces de Cana, Multiplication des Pains, Mort de Jésus pour le Salut du monde, Résurrection, Ascension, Pentecôte, Assomption (Joseph Barbier, Notre Dame des Poètes, éd. Morel, 1966, p. 87).

D’autres n’en donnent que neuf. Par exemple, un poème de Ruteboeuf[15] : la Conception de Jésus, Visitation, Nativité, Visite des Mages, Rencontre avec le vieillard Siméon, Sa Compassion à la Croix, Ascension, Annonciation quand l’Esprit la couvre de son Ombre, l’Assomption (Vierges Gothique, éd. Zodiaque, sd, p. 119).

Le nombre de sept

Guy Foulqueis ou Foulques, futur pape sous le nom de Clément IV composa un poème sur les Sept Allégresses de la Vierge (J.-F. Bonnefoy, « Clément IV et les Sept Joies de la Vierge », Fr. Fr., t. 19, p. 158-164). Ce poème aurait été composé durant son épiscopat à Puy-en-Velay de 1257 à 1260, donc avant son pontificat. Au moment de sa nomination au Puy, il y avait des manifestations de piété populaire autour de la célèbre Vierge Noire qui venait d’être offerte à la basilique du Puy par saint Louis. En arrivant dans son évêché, le nouvel évêque, par son poème, apportait ainsi sa part de louange à Marie. Ce texte compte 342 vers (BnF, ms 225-43).

Plusieurs thèmes courent dans ce long poème, entre autres celui de Marie, médiatrice de pardon ; l’auteur demande en effet à la Vierge le secours de sa prière : « Et je te prie de prier pour moi, car ma prière ne vaut rien sans toi ». Cette médiation de Marie, se retrouve plus loin dans le poème, aux vers 309-322 : « Tu es la porte du Paradis ; en toi, tout le ciel se réjouit ; Tu es la Patronne et la Reine des Anges et la guérison des pécheurs. Tu es la lumière qui ne s’éteint point. Tu es l’étoile de la mer, sans laquelle on ne peut se diriger …Par toi nous fûmes tous rachetés. Tu réparas le dommage de la pomme Que mangea Adam notre père, Et la honte d’Ève, notre mère…. » (Bonnefoy, «Clément IV….», note 2).

En ce qui concerne les Sept Joies, dont l’exposé n’occupe en fait que 54 vers, le poète a retenu l’Annonciation, la Naissance de Jésus, l’Adoration des Mages, la Résurrection de Jésus, l’Ascension de Jésus, la Pentecôte et l’Assomption de Marie. Cette liste se retrouve dans une séquence allemande du 14e ou 15e siècles que nous pouvons trouver dans l’ « Année liturgique », de Dom Guéranger, au samedi de la deuxième semaine après Pâques (Année Liturgique, Temps pascal, tome 2, Paris, 1908, p. 100).

Le terme de « Couronne » et son usage dans l’Ordre de saint François

L’usage de compter les prières que l’on récite sur de petits objets est universel (hindous, musulmans, chrétiens) ; on le trouve en orient comme en occident. François et Claire eux-mêmes comptaient leur prières, surtout des Notre Père, sur les « patenôtres ». L’apparition de la pratique de la  « couronne » ?

Si nombre de métaphores bibliques ont servi à célébrer la Vierge, telle celles du Cantique des Cantique, toutes les beautés de la nature ont été aussi considérées comme autant de symboles de ses vertus. Par exemple les fleurs du printemps, particulièrement la rose, sont l’image de ses splendeurs.

Au moyen âge, le vassal avait coutume de présenter à son suzerain, en signe de sujétion, un chapeau de roses. De leur côté, les mystiques ont pris l’habitude d’offrirent des couronnes de roses à leur souveraine. Cette couronne de fleurs est petit à petit devenue la couronne de roses symbolique des Ave (P. Pourrat, La spiritualité chrétienne, Paris, 1928, p. 518).

Ainsi, l’origine de la « couronne » est une légende mettant en scène tantôt un cistercien, un dominicain, ou un franciscain. Le chroniqueur franciscain, Wadding, (†1667), reprenant d’ailleurs un récit d’un chroniquer précédent, met en scène un novice franciscain, entré dans l’ordre en 1442 – tandis que Bernardin de Sienne était commissaire général de l’Observance – qui se désolait ne n’avoir plus de fleurs pour faire des guirlandes et couronnes dont il ornait une statue de la Vierge. Celle-ci, alors lui aurait apparu et lui aurait enseigné la manière de tresser une magnifique couronne : réciter sept Pater et soixante-douze Ave en l’honneur des soixante-douze ans qu’elle passa sur la terre et de ses Sept Joies, à savoir : l’Annonciation, de la Visitation, Naissance de Jésus, Visite des Mages, Jésus retrouvé au Temple, de la Résurrection du Christ, de l’Assomption de Marie (Wadding, éd.  1774, Rome, t. X, p. 61 ; Auréole Séraphique, Bloud, 1909, p. 419) – liste différente donc de celle du poème de Guy Foulques et de la séquence allemande.

Cette couronne en l’honneur des soixante-douze années de Marie n’est pas la première « Couronne » introduite dans l’Ordre Séraphique. Ainsi, on attribue à saint Bonaventure un rosaire composé des vingt-cinq Pater, Ave et Gloria Patri, puis de sept Pater, Ave et Requiem aeternam, institué pour la Confrérie des « Recommandés » que le docteur séraphique aurait fondé à Rome en 1264 (Maria, t. 2, p. 809). Le Pape Grégoire XIII concédait encore en des indulgences à ceux qui priaient ce Rosaire par un bref de 1576. Mais, Alexandre VII, afin d’éviter toute confusion avec le rosaire que propageaient les dominicains, le supprima en 1664.  Bernardin de Bustis, franciscain, mort en 1500 et auteur d’un « Mariale » ouvrage en vogue jusqu’au 18e siècle, parle d’une couronne de soixante-trois Ave en l’honneur des soixante-trois années que, selon une autre tradition, la Vierge aurait passées sur la terre.

Si cette dévotion est apparue tôt dans l’Ordre franciscain, ce ne fut guère cependant avant le xve siècle.

On l’attribue à saint Jean de Capistran, une des colonnes de l’observance franciscaine († 1456). Sixte IV y attacha des indulgences en même temps qu’au Rosaire, indulgences confirmées par Pie X en 1906.

Pie X, le 15 septembre 1905, a accordé une indulgence plénière liée à la récitation de la couronne franciscaine. Le 14 mars 1906, il concède à l’ordre franciscain la fête liturgique des Sept Joies de la Vierge Immaculée, célébrée au 22 août. Elle est notée au 27 août dans l’ouvrage de A. Vermeersch, sj, Méditations sur la Sainte Vierge, (Bruges, 1952) et dans les anciens « Propres liturgiques » de l’Ordre Franciscain

Quel message nous donne-t-elle ? Ces Sept Joies de la Vierge englobent  Noël et Pâques ; elles  retiennent également l’épiphanie et l’épisode du Temple – deux mystères où déjà s’annonce l’événement du Calvaire – ainsi que l’Assomption qui, elle, manifeste la victoire du Christ sur le mal et la mort. Ainsi, tous les événements notables de la vie du Christ auxquels Marie fut unie, sont ainsi proposés à notre prière. Si les Sept Joies de Marie nous font entrer dans une dynamique de l’incarnation, elles nous font aussi entrer, d’une manière implicite certes, dans une dynamique pascale. Ces événements sont des Joies, joies de l’enfance du Christ, mais aussi joie de la rédemption du monde déjà annoncée.

Il y a enfin deux points que je voudrais souligner. Le premier : le nombre de soixante-douze – symbole du pèlerinage terrestre de Marie – est une invitation à mettre nos pas dans ceux de Marie, la première sur le chemin de la foi, à la suite du Christ. Le second : En méditant les Joies de Marie, l’intérêt se porte, par le fait même, sur l’auteur même de la rédemption, le Christ, sur les scènes et les étapes de sa vie terrestre, telles que les évangiles les rapportent. Ainsi, la prière des Sept Joies de Marie est un appel à fréquenter la Parole de Dieu.

Survivance de la dévotion

En 1930, le père  Le Carou, dans son article paru dans la France Franciscaine, « Les joies de la Très sainte Vierge Marie » – réponse à une étude du bénédictin dom A. Wilmart (« Les méditations d’étienne de Sallai sur les Joies de la Sainte Vierge », revue d’Ascétique et de Mystique, Octobre 1929) qui semblait ignorer la diffusion de cette dévotion au sein de l’ordre franciscain – note la survivance dans l’Ordre à son époque, tant dans les trois Ordres que dans le tiers ordre et les différentes œuvres franciscaines, comme les œuvres de jeunesse, les cercles …. De son côté, le père Bonnefoy signale en note, dans son article « Clément IV et les Sept Joies de la Vierge », la survivance de la dévotion aux Sept Joies de Marie dans l’Ordre franciscain, visible grâce à la parution d’opuscules de propagande tant au 19e siècle, qu’à l’époque où il écrit (1931).

Quand est-il à l’heure actuelle de cette dévotion ? La parution quasi récente d’un petit fascicule « Gerbes et Couronnes » (Françoise Bouchard, éd. Résiac) permet de dire que ces dévotions mariales sont bien présentes dans l’Église universelle. Qu’il suffise de noter l’insistance de Jean Paul II pour le Chapelet pour s’en convaincre. L’insertion récente de cinq mystères  dits Lumineux, en 2003, montre bien la persistance aujourd’hui de ce genre de dévotion mariale.

La pratique de la « Couronne » dans l’Ordre de la Vierge Marie[16]

Cette pratique dévotionnelle est repérable dès le début de la fondation de l’Ordre de l’Annonciade. Ce qui est intéressant, c’est que Gabriel-Maria évoque une tradition, qu’il aurait reçu, mettant en avant un épisode d’Évangile pour justifier le nombre de soixante-douze : c’est l’épisode où le Christ envoie en mission, deux par deux, soixante-douze disciples. Voici ce que dit Gabriel-Maria : « La seconde (couronne) contient soixante-douze Ave Maria. On récite un Pater noster avant chaque dizaine et avant les douze derniers Ave ; elle comprend donc dix dizaine et une douzaine d’Ave. Car on dit que la Vierge vécut en ce monde autant d’années que son Fils eut de disciples », affirmant que cette opinion des soixante-douze années de la vie de la Vierge aurait été soutenu par saint Jean Damascène (Traité sur les trois ordres de la Vierge, p. 53.54.55).

Quelles sont ses sources ? Est-ce la Grande Histoire de Vincent de Lérins qu’il connaît car il en fait allusion ? Ou bien, la Légende dorée du dominicain Jacques de Voragine (seconde moitié du 13e) ?

Autres formes de Couronnes propres à l’Annonciade

1.- Les dix Ave Maria

Le dizain ou les Dix Ave Maria en l’honneur des dix vertus de la Vierge, telles que nous les trouvons dans la Règle de l’annonciade – pureté, prudence, humilité, foi, louange, obéissance, pauvreté, patience, charité et compassion – nous fait méditer la vie de Marie, à travers l’Évangile. Pour Jeanne, c’était une manière simple de faire entrer ses filles dans la compréhension  de leur vocation et aussi une manière d’associer toutes personnes, laïques ou non, quelque quoi soit son état de vie, aux biens spirituels de l’Ordre. En effet, elle donnait « le dizain » ou couronne des dix Ave Maria à toute personne désireuse de vivre le charisme marial de l’Ordre. Ainsi, rapporte son premier biographie, après qu’elle « eut donné les dix « Ave Maria » à ses filles, elle en donnait à tous ceux qui en voulaient, hommes et femmes, pour gagner les pardons ». (Chr. Vanesse, p. 90).Jeanne appelait aussi ces Dix Ave Maria, le « Psaltérion à dix cordes » (Traité sur les trois ordres de la Vierge, p. 6, 26). Le père Gabriel-Maria, dans un de ses billets qu’il échangeait avec Jeanne, les appelle « la Harpe de la vie » (Chr. Vanesse, p. 176). Ce dizain des dix Ave Maria a donné lieu à la composition de prières sur les dix vertus de Marie, comme celles éditées à Anvers par un frère mineur de Delft, Marin Van der Goude, en 1521, qui devait être en contact non seulement avec des annonciades et des clarisses mais aussi avec des personnes laïques membres des confréries fondées par le Père Gabriel-Maria. En outre, il devait, connaître les sermons de Gabriel-Maria sur les Dix vertus de la Vierge, intitulés Les dix Marie, car ces mots se trouvent sous sa plume au cours du texte. Il reprend l’ordre des vertus de la Règle de l’Annonciade :

« Je te salue Vierge Marie, la plus pure et sans tache, immaculée de tout péché héréditaire et réel….

Je te salue Marie, la toute sage etc.

Je te salue Vierge Marie, la plus humble servante du Christ etc.

Je te salue Vierge Marie, la plus croyante… maîtresse de tous les croyants etc.

Je te salue Vierge Marie, la toute reconnaissante parmi tous les hommes etc.

Je te salue Vierge Marie, toi, la plus obéissante, la plus grande parmi les femmes etc.

Je te salue Vierge Marie, ô très patiente, très belle et très plaisante Vierge Marie etc.

Je te salue Vierge Marie, toute miséricordieuse, avocate et espérance du monde etc.

Je te salue Vierge Marie, toi la plus pauvre vierge et mère etc.

Je te salue Vierge Marie, ô rose sans épines, très affligée Marie, remède des pécheurs etc.

2. – Le Pressoir ou la Couronne des Cinq Plaies du Christ

Jeanne avait aussi une grande dévotion aux cinq plaies du Christ qu’elle considérait comme « cinq sources où les hommes doivent puiser les eaux du salut » et elle demandait, en contemplant le crucifié, « la grâce d’être toujours blessée au cœur par la lance de l’amour divin » (Traité sur les trois ordres de la Vierge, p. 7, 9). à ces cinq plaies, elle associait cinq douleurs principales de la Vierge : la prophétie de Siméon, la recherche de Jésus durant trois jours, l’arrestation du Christ au jardin des oliviers, la crucifixion, le transpercement du cœur du Christ. En méditant sur ces mystères, Jeanne disait cinq Pater en souvenir des plaies du Christ, et cinq Ave en souvenir des douleurs de sa Mère. En ce qui concerne les douleurs de Marie, le père Gabriel-Maria précise : « Remarquez cependant que parfois elle mettait sept douleurs, disant que la cinquième était quand Marie vit son fils mourir, la sixième, quand elle le vit percé par la lance et la septième quand elle le vit l’ensevelir. Elle mettait encore la colonne de la flagellation et la couronne d’épines » (Traité sur les trois ordres de la Vierge, p. 9).  Gabriel-Maria, fait appel à l’autorité du  Pape Saint Grégoire le Grand pour donner à cette Couronne toute sa valeur (Traité sur les trois ordres de la Vierge, p. 52).

3. – La Couronne  des quinze mystères de la messe

Quand elle avait le temps, précise Gabriel-Maria,  Jeanne disait aussi quinze Ave Maria, en souvenir des quinze mystère de la messe. Quels sont ces quinze mystères ? Pour le Père Gabriel-Maria, la connaissance de la Passion entraîne celle de la messe : « qui connaîtra bien la passion, comprendra bien la messe », dit-il, faisant un parallèle entre les moments de la Passion et les moments de la messe. Par exemple : à l’Introït de la messe, correspond l’entrée du Christ au jardin des oliviers ; au graduel de la messe correspond le moment où Jésus marche vers ses disciples endormis, vers Judas et les soldats qui le cherchent afin de l’arrêter ; à l’Évangile correspond le moment où le Christ  dit à Pilate : « Je suis la Vérité » etc… ; enfin, à l’Ite missa est correspond le moment où Jean retourne à Jérusalem en prenant Marie chez lui. Il faut noter que de l’Évangile, le père Gabriel-Maria passe directement à l’Offertoire, moment de la messe qui correspond à celui où Pilate présente Jésus à la foule par ces paroles : Voici l’Homme. IL n’y a donc pas de Credo car, dit-il, « le Credo ne fut pas chanté par la messe de la Croix, sauf par la seule Vierge – les autres ayant perdu la foi » (Traité sur les trois ordres de la Vierge, 29).  Ces trois pratiques – les dix Ave Maria, les Cinq Ave et Cinq Pater, les quinze Ave, – sont appelés par les fondateurs de l’Ordre trois « bons plaisirs » – signifiant par là qu’elles sont des moyens d’être agréable à Dieu.

4. – La Triple Couronne

Enfin, une dernière Couronne appelée « Triple Couronne » qui, elle, s’est développée dans la Fraternité laïque de l’Annonciade, appelé à l’origine l’Ordre de la Paix. Ce terme « Ordre de la Paix » se trouve pour la première fois sous la plume de Gabriel-Maria, dans les Déclarations sur la Règle (n°19) où il en donne l’origine. Comme son nom l’indique, il s’agit d’être, avec l’aide de la Vierge Marie, des artisans de paix, là où l’on vit. Pour cela, trois moyens son proposés aux membres, les trois dévotions que Jeanne a reçu de Marie elle-même : la méditation de la Parole de Dieu, la contemplation de la Passion du Christ, l’amour de l’Eucharistie (Traité sur les trois ordres de la Vierge, p. 12). La Triple Couronne les résume, en quelque sorte. En effet, la méditation des dix vertus de Marie (première couronne, un Pater et dix Ave) rappelle et récapitule la doctrine de l’Évangile ; la méditation des cinq plaies du Christ (seconde couronne, cinq Pater et cinq Ave)) évoque la Passion du Christ ; enfin le souvenir des fruits de l’Esprit reçus dans l’Eucharistie (troisième couronne, un Pater et douze Ave) ranime le désir de ce sacrement (Gal. 5, 22-25).

Survivance dans l’Ordre de ces dévotions

Le « Dizain » et la « Triple Couronne » de sainte Jeanne a été approuvé par le Pape avec l’approbation de la première Règle, en 1502. A partir de cette date, les papes successifs ont renouvelé cette approbation, Jules II (8 janvier 1507), Léon X (27 décembre 1513, 14 septembre 1517). Au cours du xviie siècle, plusieurs ouvrages paraissent sur l’Ordre de la Paix et les Trois Dévotions de la Vierge, sur l’initiative de tel ou tel frère mineur en contact avec des monastères d’Annonciade, par exemple, « Le traité des trois dévotions et des trois couronnes » de Gabriel-Maria que le père A. Hubert, réédite en 1645 ; « L’académie et exercitation sur les trois dévotions principales de la Vierge Marie », écrit par le père Pierre Marchand, récollet, en 1658 ; « L’ordre de la Paix », du père Le Coq, en 1663. Cet ouvrage va par la suite faire référence – toutes les parutions qui suivront s’y réfèreront. Au xxe siècle, des fascicules de propagande sont édités, comme celui de Dom Lucien David, osb, en 1938, de François Veuillot, en 1943 et diverses feuillets propres à l’Ordre, tant en France, en Angleterre, qu’en Belgique. Les Papes ont approuvé cette « Triple Couronne » : entre autres, Benoit XIV, en 17498 – il avait béatifié Jeanne quelques années auparavant, en 1742 ; Pie VII en 1816, Pie IX en 1860 et Pie XI en 1924 la confirmeront. Actuellement, seul le dizain de sainte Jeanne continue à être prié et diffusé et dans l’Ordre et dans les Fraternités Annonciades ; la Triple Couronne quelque fois encore est demandée.

Quel message tirer de ces diverses « Couronnes » ? Les prier n’est-ce pas un véritable moyen d’entrer dans la connaissance progressive du Christ et de tous les mystères de sa vie tels que Marie les a compris et vécus ? Au cœur des contradictions auxquelles sa foi est soumise, Marie, pauvre et dépouillée, est sûre de la Parole de Dieu ; toute sa joie s’appuie non sur la possession actuelle de la promesse de l’Ange, mais sur l’espérance d’une possession incontestée de cette promesse et sur l’espérance du bonheur certain de toute l’humanité. Ainsi, pour reprendre la pensée de Jean Paul II dans sa Lettre Apostolique Le Rosaire de la  Vierge Marie, en suivant, avec Marie, le Christ à travers les événements de sa vie, le « croyant, en égrenant ses Ave Maria, se place face à l’image de l’homme véritable », qu’est le Christ (RVM, n° 25). En effet, les mystères de l’enfance et de la vie publique, ceux de la Passion et de la Résurrection rappellent véritablement le caractère sacré de la vie et de la personne humaine dans toutes les étapes et les dimensions de son existence, ainsi que l’avenir de splendeur auquel chacun est appelé.

Conclusion

Si le 13e siècle, le siècle de François, saint Louis, est celui de l’équilibre et des grandes cathédrales, celui de l’expansion des villes et d’une économie plus prospère, à l’aube du xive siècle, se produit une rupture : crise économique générant disettes et famines, épidémies (peste noire de 1348) ; crise politique, (1337, guerre de Cent ans) ; crise religieuse (1303, attentat d’Agnani, exil de la papauté en Avignon à partir de 1309) etc…. Tout cela marque une époque qui sentira la nécessité, face aux crises que traversent la société et l’Église, de se réformer. L’œuvre évangélisatrice des prédicateurs des ordres mendiants contribue beaucoup à ce renouveau. Au milieu des troubles et de l’insécurité, la figure de Marie continue à parler au cœur, apportant sa note de joie, de consolation et d’espérance. Les fidèles, dans ces derniers siècles du moyen âge, implorent Notre-Dame méditent sur ce qui la rend proche des hommes, sur ses joies, ses douleurs qui l’associent d’une manière étroite à l’œuvre rédemptrice du Christ.

La réflexion théologique de Duns Scot, la méditation poétique de Jacopone de Todi, la prière de tant et tant de fidèles égrenant des Ave Maria – véritable moyen d’entrer dans la connaissance du Christ et de tous les mystères de sa vie tels que Marie les a compris et vécus – la contemplation de Béatrice de Silva, de Jeanne de France et du bienheureux Gabriel-Maria, n’ont fait que chercher à toujours mieux saisir la profondeur de la vie de foi de la Vierge et ses répercussions sur celle des croyants.

La Vierge est proche des hommes. Et ce qui la rend proche, c’est ce qu’elle a en commun avec tout croyant : sa foi.  Marie a été tout au long de son existence confronté au Mystère des Mystères, donc au langage divin, tout en restant étonnamment humaine, et humaine dans sa foi. C’est cela qui la rend tellement proche des croyants :  cette proximité avec notre condition de pèlerin de la foi. Mais la Vierge est aussi la première bénéficiaire des fruits de la rédemption du Christ. C’est ce qu’a mis en lumière Duns Scot en défendant l’Immaculée Conception, s’appuyant pour cela sur la primauté absolue du Christ. Mais si l’excellence du Fils entraîne, pour Scot, celle de la Mère, cette excellence met aussi en lumière, par le fait même, la valeur des bénéficiaires d’une telle rédemption : la multitude des hommes. Ainsi, la pensée de Duns Scot inclut également des vues essentielles sur le sens de la personne ; l’enseignement de Jean Paul II sur la dignité de la personne humaine s’en fait pour ainsi dire l’écho.

D’autre part, la pensée mariale des fils de saint François des 14e-15e siècles s’incarne en quelque sorte dans les deux ordres marials qui se sont constitués à la fin du 15e siècle au cœur de l’église et de la Famille franciscaine D’un côté : croire au bonheur de l’humanité rachetée et glorifiée, en contemplant Marie Immaculée, premier fruit de la rédemption réalisée par le Christ et gage de sa victoire sur le mal, et le dire par sa vie de conceptioniste : telle est bien la vocation de Béatrice et de ses filles. De l’autre : admettre que Marie soit immaculée dans sa conception, c’est reconnaître qu’en elle résident toutes les vertus, – particulièrement celles révélées par les évangiles – qu’en elle réside tout ce qui peut plaire parfaitement à Dieu. En conséquence, l’acquisition de ces vertus et leur exercice, leur mise en œuvre, à son exemple, ne peut qu’être un chemin sûr pour aller à Dieu. C’est ce chemin qu’ont voulu Gabriel-Maria et Jeanne de France.

Ainsi, selon sa vocation, qu’elle soit théologique pour Duns Scot, poétique pour Jacopone de Todi, ou priante pour Béatrice, Jeanne et Gabriel-Maria, chacun a sans cesse essayé de mieux comprendre les différents seuils du « oui » de Marie, d’entrer toujours plus avant dans la compréhension de sa destinée, de ses dépouillements successifs, dans ce qui constitue le vécu de sa foi ; chacun, là où il en était de sa propre existence, a réfléchi, médité, prié le mystère de la Vierge, communiant par l’intelligence, le cœur, la vie à l’attitude d’âme de Marie, essentiellement pauvre et disponible à Dieu, développant, pour ainsi dire, ce qui déjà existait chez François qui ne voulait que « suivre la vie et la pauvreté (du) très haut Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère », pour reprendre ce qu’il écrivait un jour à Claire.

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FIN DE L’ARTICLE.

 


[1] Certes, le thème des Sept Douleurs est déjà présent dans le Virgo Templum Trinitatis de Philippe Le Chancelier († 1236).

[2] L’auteur le plus fécond en la matière est Gautier de Coincy, né à Amiens en 1176, († 1236), mas il y a aussi Rutebeuf [2]et son célèbre « Miracle de Théophile » (1260-1270) provenant d’un récit byzantin montrant la Vierge arrachant à Satan sa victime  ; le « chevalier amoureux » des miracles de Gautier de Coincy est déjà assidu aux 150 Ave du Rosaire. Mais ce sera au cours du xve siècle, que le rosaire des trois cinquantaines du dominicain Alain de la Roche († 1475) gagnera du terrain.

[3] Dévotion qui s’appuie sur un récit byzantin d’un enfant juif sauvé de la fournaise par la protection de manteau de la Theotokos.

[4] Bonaventure, dans ses « méditationes vitae Christi » et « Lignum vitae » en exposant les souffrances du Christ commente 9 stations du chemin de croix, signalées dans l’évangile, auquel il ajoute la rencontre de Jésus et de sa Mère et la remise du corps du Seigneur à Marie. Pratique dévotionnelle que Gabriel-Maria faisait : parcourir en esprit les Lieux Saints afin de contempler chaque étape de la Passion. Bse Eustochie, clarisse-urbaniste de Messine, forte dévotion à la Passion (1458).

[5] Exemple de Laudes : la Canzone VIII de Pétrarque. L’auteur y énumère les vertus de Marie.

[6] Mais, parfois, excès comme la fête de « Notre Dame du Spasme » à laquelle s’opposa  Cajetan en 1506. (« Marie », DS, t. 10, fasc. 64-65, col. 409-473).

[7] Avant de continuer la chronologie de la vie de Duns Scot, quelques mots rapides sur la situation politique de l’époque. C’est l’époque de l’affrontement de la monarchie française et de la papauté (1296-1303). D’un côté Boniface VIII, voulant asseoir son autorité et faire passer ses conceptions de la société chrétienne, de l’autre Philipe IV Le bel, qui, comme ses prédécesseurs du reste, voulant affirmer son pouvoir se sentant investi par Dieu d’une mission sacrée, les affaires terrestres n’étant pas les seules soumises à son autorité. Gardien de la foi, il ne se situait pas comme un simple exécutant des décisions romaines. Le Pape va publier alors la Bulle Unam Sanctam, où ilramasse en quelques formules toute la tradition théocratique du pouvoir papal. Le roi est excommunié En réponse,  c’est l’épisode d’Anagni, ville natale du pape dans laquelle il se trouvait. Il y fut insulté par les envoyés du roi. Brisé d’émotion, le Pape, âgé, regagne sa capitale mais meurt peu après (1303). La mort du Pape met le roi de France dans une difficile position. La seule solution pour lui est la reconnaissance posthume de culpabilité de son ennemi défunt  sans cela, il devient coupable d’un attentat sacrilège. L’affaire traîna en longueur et n’aboutit pas

[8] Pourquoi ce départ précipité de Paris ? Le roi d’Angleterre, édouard Ier tente de conquérir sur l’écosse. Philippe Le Bel, qui avait soutenu les écossais, se rallie à l’Angleterre. Or, pour la France, Scot est écossais. Depuis 1303, où il avait été obligé de quitter Paris pour s’exiler à Oxford, à cause de sa prise de position en faveur de Boniface VIII contre le roi, Scot est surveillé par les légistes du roi. De plus, sa défense de l’Immaculée Conception, rencontrait des opposants, malgré le succès remporté – certains maîtres séculiers et légistes ne désarmant pas – lui faisait risquer l’Inquisition. Il semblerait que le ministre général de l’ordre, son ancien maître Gonzalve de Baboa ait eu vent du danger que courait Duns Scot et qu’il ait pris les devants afin de soustraire son ancien élève aux représailles. En effet, le maître de l’université de Paris Jean de Pouilly n’acceptait pas l’opinion de Scot comme probable et voulait le faire condamner comme hérétique. à la même époque se préparait le procès des Templiers. Sa disparition coïncide bien avec la préparation de ce procès. (voir, à ce sujet : André Callebaut, « Les séjours du B. Jean Duns Scot à Paris », Fr. Fr. 12 (1929), p. 353).  Ceci est peut-être une réponse à ce départ précipité de la capitale ?

[9] Pierre Lombard, (1100-1160), évêque de Paris. Son Livre des « Sentence » servira de base à l’enseignement de la théologie durant tout le moyen âge.

[10] Son influence est certaine. En mariologie bien sûr. En Christologie : Scot méditant avec soin l’Écriture, en autres les lettres de saint Paul, établit la primauté absolue de Jésus Christ et sa médiation universelle. IL va même jusqu’à  affirmer : L’homme Jésus-Christ, assumé par le Verbe est né pour glorifier Dieu-Trinité et pour conduire toute personne à la participation de cette gloire : tel est pour lui le motif de l’Incarnation. « Dans la glorification du Christ, je préfère pécher par excès plutôt que par défaut dans la louange qui lui est due » dit-il. Et encore : « Dieu veut être aimé par Celui qui peut l’aimer à la perfection, et celui-la c’est le Christ ». La christologie de Scot donne aussi des vues essentielles et profondes sur le sens de la personne humaine. En Ecclésiologie : La pensée de Scot se trouve implicitement présente, notamment dans la constitution dogmatique sur l’Église : « Lumen Gentium cum sit Christus », Il est bien clair que le Christ est la lumière des Nations » : on retrouve là l’idée de la primauté du Christ chère à Duns Scot. Autre point où la sagesse de Scot se trouve vérifiée : l’infaillibilité pontificale définie en 1869 (Vatican I). Pour le théologien franciscain, « le souverain Pontife a le même pouvoir que saint Pierre ». Pour lui, c’est du premier apôtre que chaque Pape se trouve le successeur dans l’ordre de la foi, plutôt que du prédécesseur selon la chronologie.

[11] C’est en Angleterre qu’est née la fête de la Conception de Marie ; elle traversera la manche à partir de 1230. Dèjà en 1286, on fêtait la Conception de la Vierge dans l’Ordre des Frères mineurs, d’après un  texte du Chartulaire de l’Université de Paris, (Act. Ord. Min., 23, (1904), p. 392). Cette fête par la suite est aussi célébrée chez les carmes (1306), les prémontrés (1300) et les chartreux (1333).

[12] Nous ne parlerons pas de l’expansion de son  Ordre. Voici cependant quelques notes sur ce sujet : Que deviennent ses 12 compagnes qui, elles, n’ont pas encore pris l’habit de l’Ordre ? Le statut des sœurs est plus que précaire. A la fin d’août, avec délégation de leur supérieur direct l’archevêque de Tolède, Jean de Tolosa admet les 12 compagnes de Béatrice à la vêture et désigne Philippine de Silva, nièce de la fondatrice, comme première abbesse.

1494, Isabelle la Catholique reçoit d’Alexandre VI l’autorisation qu’elle avait sollicitée de réformer les bénédictines de Saint-Pierre-aux-Dames, voisin du couvent des Conceptionistes, en les incorporant aux moniales conceptionistes.  Les dissensions éclatent quand il est question d’unir les deux communautés – 40 bénédictines, 20 conceptionistes – la liturgie monastique et ancestrale bénédictine se heurtant à la liturgie  imprégnée d’immaculisme des conceptionistes ! Mais à la fin du siècle, la fusion est faite. 1501, le conceptionistes s’installent au couvent voisin de Saint-François, laissé libre par le départ des religieux. Le 19 février 1506, Jules II entérine l’établissement des Conceptionistes et octroyant le 17 septembre 1511 une règle définitive à l’Ordre, par la Bulle Ad statum prosperum. Si  en 1500 les franciscains sont au Brésil, les filles de Béatrice de Silva sont les premières contemplatives européennes du Nouveau Monde (1530, elles débarquent à Mexico, y fondant un couvent) – 1525 : fondation à Rome – 1526 : l’Ordre compte 31 maisons en Espagne, 71 à la fin du siècle. Fondations au Portugal au cours du siècle.

L’Ordre s’implante en Belgique actuelle en 1636, (province franciscaine de Flandre et dans celle de Saint-Joseph au comté de Flandre) grâce aux pères Mathias Hauzeur et Bonaventure Dernoye, deux provinciaux en charge en l’époque en ces deux provinces. Des monastères de conceptionistes se formeront à partir de communautés de sœurs grises, ce sont les couvents de d’Enghien, Béthune, Dunkerque, Bruges.

1796 : toutes les conceptionistes des Pays Bas sont expulsées.

Restauration de l’Ordre en Belgique, à Nivelles qui, avant les événements révolutionnaires, avait d’ailleurs un couvent de sœurs conceptionistes. Auparavant essai de restauration à Bruges. Sœur Rose (A.F. Stocq, Soeur Rose, Nivelle, 1950) avec l’aide d’Isabelle-Cécile Cuyt, ouvre une école avec l’espoir, un jour, de parvenir à restaurer son Ordre. En 1830, le cardinal archevêque de Malines Sterckx autorise  l’admission des novices. Le 8 septembre 1841 est la date officielle de la restauration du monastère. En 1866, Nivelle fonde Jambes. Jambes fondera Bastogne en 1897. En 1970, Nivelle n’acccueille plus de novices depuis 30 ans. Nivelle ferme en mars 1973. Les sœurs restantes sont accueillies par Bastogne. Jambes déménage à Montignies-sur-Sambre en 1949. Il fermera ses portes, faute de vocations, en 1972.  Actuellement, un monastère à Bastogne (Belgique). Elles sont surtout présentent en Espagne, en Amérique Latine (AGR, Filles du Silence, éd. Musée En Piconrue, Bastogne (B), 1998 p. 228 sv).

[13]à côté de la Règle, il y a les Constitutions, en quatre parties. Première partie : déroulement du noviciat, de la Profession, de l’office divin, des pénitences, sur la manière d’observer la pauvreté, statut et rôle des sœurs converses. Seconde partie : les emplois et les officières. Troisième partie : les officières en particulier, usages au parloir, au chapitre, au dortoir, au réfectoire et à l’ouvroir. Quatrième partie : le cérémonial des conceptionistes. Elles ont été en vigueur jusqu’en 1796, tout au moins en Flandres. Pour les monastères d’Espagne, d’Amérique Latine : ont-elles le même texte ? Il semble bien que non car Bruges, Ostende, Gand suivaient les constitutions données à Dunkerque le 8 décembre 1637 par le père Bonaventure Dernoye, tandis que d’autres suivaient celles données par le père Hauzeur. Les Constitutions du père Dernaoye, traduites et adaptées des constitutions espagnoles, furent complétées à l’occasion de visites canoniques par le père Pierre Marchand. L’étude comparative des textes des pères Hauzeur et Dernoye reste à faire. (Filles du Silence…, Bastogne, 1998).

[14] Par la Bulle Dignum censemus du 24 mars 1514.

[15] Trouvère du xiiie siècle, auteur de fabliaux, auteur du célèbre miracle de Théophile, de complaintes ? Il est né en Champagne.

[16] Il faudrait aussi parler de la couronne dite des « Noms de Jésus et de Marie ». Les Noms de Jésus et de Marie

Deux autres Couronnes existent encore dès les débuts de l’Annonciade. Ces Couronnes sont priées en vue d’honorer les Noms de Jésus et de Marie. Elles sont formées de dix psaumes. L’une comprend cinq psaumes commençant par les cinq lettres du noms de Jésus ; l’autre, de même, mais commençant par les cinq lettres du nom de Marie. Ce qui donne :

Jubilate (ps. 99 – Acclamez le Seigneur terre entière)

Exaudiat te Dominus (ps. 19 – Que le Seigneur te réponde au jour de détresse)

Salvum me fac, Domine (ps. 11 – Seigneur, au secours, il n’y a plus de fidèles !)

Usquequo (ps. 12 – Combien de temps, Seigneur, vas-tu m’oublier)

Sepe expugnaverunt (ps. 128 – Que de mal, ils m’ont fait, dès ma jeunesse)

Magnificat (Luc 1,46-55 – Mon âme magnifie le Seigneur)

Ad Dominum cum tribularer (ps. 119 – Dans la détresse, j’ai crié vers le Seigneur)

Retribue (ps. 118 – Heureux, les hommes intègres dans leurs voies)

In convertendo (ps. 125 – Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion)

Ad te levavi oculos meos (ps. 122 – Vers toi, j’ai les yeux levés)

Pour appuyer le bien fondé de cette dévotion, Gabriel-Maria fait appel à l’autorité de  saint Bonaventure et de sainte Brigitte : « Saint Bonaventure et sainte Brigitte ont longuement écrit au sujet de ces deux Couronnes (Traité sur les trois ordres de la Vierge, p. 52.) dit-il, faisant certainement allusion aux œuvres spirituelle de Bonaventure (Lignum Vitae, Vigne mystique, les quinze fêtes de l’Enfant Jésus …) et les Révélations de sainte Brigitte dont l’influence peut être repérée sous la plume de Gabriel-Maria ([C’est la Vierge qui parle]« La seconde (dévotion) fut de méditer sur ses blessures, sur sa Croix et sa Passion. C’est pourquoi, j’allais fréquemment après son Ascension dans les lieux où il avait souffert », Traité sur les trois ordres de la Vierge, p. 12  – « Après l’Ascension de mon fils, je visitai tous les jours ces lieux où il a souffert et où Il a montré ses miséricordes », sainte Brigitte, Révélations, VI, 6).  En ce qui concerne le Saint Nom de Jésus, Nom de Jésus, qui vient d’être remise au propre de l’Église universelle par Jean Paul II, il est curieux que Gabriel-Maria ne fasse pas allusion à saint Bernardin de Sienne, qui développa cette pratique, alors que dans d’autres écrits, il n’hésite pas, pour appuyer telle ou telle idée, à faire appel à son autorité ?

[17] Autres couronnes : pratique dévotionnelle propre à Jeanne de France, la fondatrice:« Le rosaire ou couronne de la Vierge Marie ». Le but de cette dévotion est d’offrir à Marie une couronne de douze étoiles, rappelant la « femme couronnée de douze étoiles » de l’Apocalypse.  Voici les douze étoiles ornant la couronne que Jeanne offrait à Marie : la très sainte Trinité, l’Humanité du Christ, les anges, les patriarches, les prophètes, les apôtres et les évangélistes, les martyrs, les confesseurs, les religieux anachorètes et tous les autres, les vierges, les veuves et en dernier les personnes mariées et, ajoute le texte, « c’était à ce rang que travaillait cette personne ». Sa manière de l’offrir est de réciter douze fois une prière à Marie, prière qui n’est, en fait, que celle offerte par la Trinité elle-même à Marie. Car Jeanne ne prie pas Marie seule, elle la prie toujours en relation avec Dieu : « Vierge glorieuse d’Israël et de toute la cour céleste, je suis incapable de te louer comme il convient, mais voici que je t’offre toute louange, bénédiction, adoration, gloire et reconnaissance que t’a offert, que t’offre et que t’a jamais offert la très sainte Trinité ». (Gabriel-Maria, père, Traité sur les trois ordres de la Vierge, Bartéu, 1997, p. 10). Par Jeanne, c’est la Trinité elle-même qui loue Marie ! Plus exactement, Dieu dépose dans le cœur de Jeanne sa propre louange à la Vierge.   Les trente-trois Pater

Une autre Couronne est évoquée par Gabriel-Maria, celle de trente-trois Pater et de trente-trois Ave en l’honneur des trente-trois années que le Christ a passées sur terre. A chaque fois, Gabriel-Mria appuie le bien fondé de ces dévotions en faisant appel à des autorités, les principales étant les Papes qui ont approuvés ces dévotions, à savoir Saint Grégoire, Alexandre VI, Jules II, Léon X.

 

 

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