L’époque du père Gabriel-Maria est marquée par des changements, des réformes tant au sein de son ordre, l’ordre de Saint-François, que de l’Église et de la société. Cela a suscité résistances et conflits que, souvent, la paix a pu sembler impossible, échapper à toute tentative.

En effet, les charges, confiées à Gabriel-Maria par ses supérieurs, l’ont mis directement en contact avec ce que vit son Ordre, traversé qu’il est, en cette fin du 15e-début du 16e siècle, par un souffle de réforme qui n’est pas forcément accueilli ou compris par tous les frères. Le maître mot à l’époque est bien celui de réforme. Mais comment à la fois réformer et maintenir la paix et l’union dans l’ordre ? Car, forcément, toute réforme trouve face à elle des oppositions. L’Ordre traverse donc une période chaotique. Dans ces turbulences, la paix et l’union sont-elles possibles ? Telle est bien la question essentielle des frères de l’observance à l’époque, celle du père Gabriel-Maria lui-même.

Mais cette question n’est-elle pas de tout les temps ? Comment vivre la paix dans les bouleversements de la vie ? Comment goûter en soi-même la paix dans les contrariétés du quotidien ? Comment vivre dans la paix des relations fraternelles difficiles ? Les conseils que Gabriel-Maria donne, ici et là, peuvent si non apporter une réponse, du moins, creuser un chemin.

Le 1er août 1503 a lieu, à Rabastens, un chapitre des Frères mineurs de l’observance. La question principale est l’union dans l’Ordre. Gabriel-Maria n’a peut-être pas été présent à ce chapitre mais il a eu connaissance des décisions prises et les a approuvées. Certes, il n’est pas question ici de se prononcer sur l’opportunité des décisions prises, ni sur leurs résultats, mais seulement mettre en lumière, pour le cas particulier qui vient d’être évoqué, dans quel état d’esprit les décisions ont été prises.

Entre autres, il a été décidé, afin de maintenir l’union, que la mise en place des décisions prises « se fasse graduellement et non point d’une manière soudaine, car la nature ne comporte pas ces changements brusques » ; alors, aux frères non réformés mais voulant l’être et s’unir aux frères réformés, il leur sera permis « de vivre avec des dispenses acceptables et strictement limitées ». Certes, il y a des devoirs et des contraintes mais faites de compréhension – les « dispenses » permettant d’accepter ces « contraintes » qui sont vues de manière positive. En effet, « c’est une heureuse nécessité d’être contraint à mieux faire… » Ainsi, pour sortir d’une situation chaotique, les pères, et Gabriel-Maria avec eux, veulent « procéder avec maturité et discrétion » car ce qu’ils désirent avant tout c’est « que cette réforme soit véritable, qu’elle soit une réforme des mœurs et des âmes et non seulement celle des chaussures, des cheveux et des vêtements… ! »

Gabriel-Maria lui-même, en tant que vicaire provincial de la région d’Aquitaine, s’est exprimé à ce sujet dans un document adressé au parlement de la ville de Toulouse en ces mêmes termes. Pour lui la réforme doit se faire « non pas au sujet des vêtements, de la coupe des cheveux et des chaussures, mais que ce soit celle des âmes, des œuvres et des mœurs. » Car, pour lui comme pour ses pairs, c’est à ce niveau, au niveau de l’intériorité, que passe le chemin vers la paix et l’union, que passe le chemin d’une vraie réforme capable de ré-ordonner les relations entre les frères. Pour ce faire, il ne faut pas fermer la porte du cœur, mais rester ouvert, patient, c’est-à-dire, ne pas vouloir régler tout de suite les problèmes mais prendre le temps afin que les décisions prises aient le temps de pénétrer le cœur et la volonté. Cette pénétration du cœur et de la volonté ne peut s’opérer qu’au cœur du réel de la vie. C’est bien le second conseil que l’on peut tirer des enseignements du père Gabriel-Maria à ce sujet.

À ses filles spirituelles, les annonciades, le père Gabriel-Maria a laissé en effet quelques conseils pratiques pour les aider à traverser au mieux les périodes tourmentées de l’existence ou de leur vie spirituelle. Il leur dit, entre autres choses que, si la vie a ses joies, elle a aussi ses peines et fait passer par le temps de « l’hiver », c’est-à-dire, le temps des épreuves, des bouleversements. Dans ces moments-là, il leur conseille de « ne pas se dégoûter, ni laisser ce qu’on a commencé », mais d’avancer, de poursuivre « simplement son chemin ordinaire » et de tenir « le regard uniquement fixé sur Dieu ». Alors, peuvent venir « la pluie ou la grêle, la tempête ou la tentation, l’épreuve du dedans ou du dehors » coûte que coûte on « persévèrera dans sa résolution.»

En effet, dans le trouble, on ne trouve pas souvent les bonnes solutions aux problèmes. Il faut attendre, ne pas vouloir échapper au réel mais le vivre au mieux, à l’écoute de Dieu. Alors, selon le père Gabriel-Maria, on sera « comme la forte tour, bien fondée, à qui nul vent ne peut porter atteinte, car ni par tous les vents de prospérité ni par les pluies et ondées d’adversités on ne peut être atteint ni troublé, parce que l’on demeure toujours élevé en Dieu pour l’amour duquel on ne désire ni prospérité ou adversité, mais le plaisir de Dieu… » C’est alors que l’on « prend force devant toute contradiction. »

Car le lieu où la paix prend corps n’est pas hors du vécu ordinaire, mais bien le réel de la vie, dans la patience des jours. C’est là que la grâce de Dieu nous rejoint. La joie intérieure et l’absence de murmure sont, pour Gabriel-Maria, deux moyens pour que du réel tourmenté et bouleversé affleure la paix de Dieu. « Nous devons nous exciter à la joie lorsqu’on nous persécute et tourmente de toute part, soit par les tentations que suscite le démon, soit par la sensualité et la fragilité de notre chair, soit par le monde ou par les créatures […] S’il arrive qu’on nous désapprouve, et qu’on nous rende le mal pour le bien, alors, il faut s’abstenir de murmurer et garder la paix. Il arrive parfois que nous acceptons avec joie l’injustice dans le moment même qu’elle nous est faite, mais ensuite elle commence à nous jouer dans la tête et nous nous demandons pourquoi on nous fait ces mépris. C’est le murmure qui se lève et cherche à prendre place dans nos cœurs. À l’instant, il faut lui résister et le mettre dehors… » car le murmure affaiblit, disperse l’être intérieur. Au contraire, la patience, rassemble et pacifie, peut rendre doux ce qui est amer. Alors, la vraie joie n’est pas loin ainsi que l’espérance. Cette vertu de patience est la force de l’Esprit Saint déposée dans la fragilité de notre chair. C’est pourquoi, il faut toujours demander à cet Esprit Saint de transformer en patience aimante ces moments de détresse et de désarroi.

Au milieu des circonstances parfois défavorables, Dieu est là, pourvu que l’on soit à son écoute. L’issue se trouve non pas au dehors mais au-dedans, du côté de l’intériorité, là où agit l’Esprit Saint. Il faut du temps, de la patience. Mais, bien souvent, on veut tout, tout de suite. C’est le propre d’aujourd’hui ! Savoir attendre est une sagesse. Mais la patience chrétienne n’est pas celle du sage qui tend sa volonté, c’est celle qui reçoit, accueille la force de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint nous aide à porter le poids des jours, à attendre, à tenir bon dans les contrariétés de toutes sortes. Si la patience peut s’acquérir par l’exercice de la volonté, ou la discipline des sentiments, elle s’acquiert aussi, et surtout, par une vie dans et par l’Esprit Saint qui nous fait nous écrier « Abba, Père ! » (Gal. 4,6) Lentement, on rejoint en profondeur la relation filiale de Jésus à son Père.

La paix se fraie donc un chemin non en dehors mais au cœur de l’ordinaire, bouleversé ou non, de la vie, à travers nos fidélités de chaque jour, nos rencontres secrètes avec le Christ dans les sacrements, nos efforts. Mais laissons le dernier mot au père Gabriel-Maria qui, au milieu des soucis de la vie, des interrogations sur le meilleur à écrire ou à faire afin d’apporter telle ou telle solution à un problème, avait l’habitude d’exposer tout cela sous le regard de la Vierge. C’est peut-être là le secret de la paix du cœur ?

« Que la Très Sainte Vierge soit toujours à notre esprit
et éclaire tout notre problème.
Je m’efforce d’écrire et de faire tout
pour la gloire de Marie.
C’est pourquoi, Sainte Vierge, inspire nos efforts. »

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