Extrait du cinquième chapitre de la Règle

La Vierge Marie a toujours été très priante et par le mouvement de sa prière, pour plaire à Dieu, elle a pensée, dit ou fait ce qui suit : elle a loué Dieu avec extrême attention et avec joie, disant : Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Saveur ; tous les ans, elle montait à Jérusalem à la suite de son Fils ; elle écouta très dévotement ses paroles ; elle retourna souvent à Nazareth et cinquièmement, elle persévéra dans la prière avec les apôtres. A l’exemple et à l’imitation de la Vierge, les sœurs  pour plaire au Christ, doivent par-dessus tout apprendre l’art et la science de la louange divine et de l’oraison. Pour posséder plus parfaitement cette vertu d’oraison, que les sœurs aiment ces deux choses par-dessus tout : le chœur et l’auguste sacrement de l’eucharistie. Que les Mères soient vigilantes et apprennent aux sœurs par leurs paroles et par leur exemple à rechercher ces deux choses. 

Commentaire

Le terme employé par la Règle de l’Annonciade, pour désigner cette vertu, est celui de « dévotion ». Mais, dévotion sous la plume des fondateurs de l’Annonciade, n’a pas le sens d’aujourd’hui, c’est-à-dire, le sens d’une vive piété, d’un attachement aux pratiques religieuses, mais le sens beaucoup plus fort de « se vouer à », de « se dévouer à ». La vertu de dévotion est donc celle d’un cœur qui se voue ou se dévoue entièrement à Dieu. Et comment se vouer ou se dévouer entièrement à Dieu sinon par une vie de prière ?  Car celui ou celle qui se donne à Dieu, se donne à Lui d’abord dans le secret de la prière. Puis, ensuite, cette donation se manifeste à l’extérieur, dans le concret de la vie. Ainsi, la Règle de l’Annonciade nous demande, à l’exemple de Marie, de devenir des hommes et de femmes de prière

Pour nous aider à devenir des hommes et des femmes de prière, la Règle nous met devant les yeux Marie dans le mouvement de sa prière. Ce mouvement, selon le texte, comporte cinq aspects.La dévotion de Marie, ou la prière de Marie, est donc la donation de son cœur à Dieu par le mouvement de sa prière, une prière qui prend toute sa vie en vue du seul plaisir de Dieu. Ce mouvement est modèle pour nous : devenir des priants à la manière de Marie. Comme pour la foi, il ne s’agit pas d’abstraction, il s’agit d’une expérience intérieure, dynamique. C’est un mouvement. Certes, on fait ce que l’on peut, mais on est en mouvement et ce mouvement n’a pas d’autre but que de plaire à Dieu.

Le premier aspect, est la louange : « Marie a loué Dieu avec extrême attention et joie, disant : Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur. »

La foi de Marie fait jaillir sa louange. Marie, par sa foi, reconnaît l’amour de Dieu et tout ce qu’il a accompli en elle, elle accueille cet amour, s’y livre sans réserve, le chante et le manifeste. Sa foi est si grande, elle lui donne un tel surcroît de vie qu’elle ne peut le contenir et le laisse donc s’épanouir au-dehors d’elle-même par la louange.

Cette louange de Dieu, cette joie, suscitée par la foi en Dieu, est bien l’unique tâche et l’unique mission données par sainte Jeanne à ses filles. La science des sciences, leur dit-elle dans ses statuts est de « savoir louer Dieu » (Statuts de sainte Jeanne (SM), n° 92). Mais pour Jeanne, cette louange de Dieu ne peut se faire sans l’Esprit Saint. Elle associe, en effet, « Esprit du Christ » et louange de Dieu : « Vous devez désirer par-dessus tout avoir l’esprit du Christ et louer, avec la Vierge Marie, de cœur et d’esprit, notre Seigneur Jésus-Christ » (SM 92). Ainsi, pour elle, la vraie joie et la vraie louange à la fois prennent leur origine dans le Christ et ont le Christ comme objet.

De son côté, Jeanne, selon ce que nous en dit le père Gabriel-Maria, est une femme de prière. «C’était tout son plaisir de prier Dieu et d’avoir toujours Dieu en son cœur, sur sa langue et dans ses œuvres » (chronique (Chr.) p. 150). Son « plaisir » est contagieux car sa prière et son attitude incitent  à la prière ceux qui la côtoient, incitent « à la dévotion tous ceux qui la regardaient », dit la chronique (Chr.106). Cet esprit de prière et de louange de Dieu, Jeanne en fait une des missions de l’Annonciade. L’office liturgique dans cet perspective est alors une véritable œuvre évangélisatrice. Elle dit en effet dans ses Statuts : « Quant à ce qui est du chant… mon désir est que, entre tous les religieux et religieuses, mes sœurs s’acquittent si bien et si dévotement de l’office devin que Dieu en soit honoré et le peuple excité à dévotion » (SM 100)

Le second aspect est la prière silencieuse ou oraison suggéré par ces paroles : « tous les ans, elle (Marie) montait à Jérusalem, à la suite de son fils ». Le texte fait ici allusion à la fête annuelle de la Pâque juive qui amenait chaque année, à Jérusalem, nombre de pèlerins. Parmi eux, se trouvaient la sainte Famille, et, lorsque Joseph fut mort, Marie et Jésus.  L’oraison est donc considérée comme une montée, un pèlerinage. Si la vocation ultime de l’homme est de connaître Dieu, de vivre de Dieu, l’oraison, dès maintenant, nous permet de faire l’expérience, autant que faire se peut, de cette vie de Dieu en nous, cette vie divine reçue à notre baptême, dont les sacrements de l’Église permet de faire grandir en nous.

L’oraison, la prière personnelle me met en relation avec Dieu qui lui-même est relation, étant Père Fils et Esprit-Saint. Cette relation doit transformer l’être intérieur. Mais ce n’est pas magique ! Pour cela, le recueillement est nécessaire ainsi que la pratique. On apprend à prier en priant. Mais comment prier ? En gardant l’esprit de recueillement et apprenant « à s’entretenir cœur à cœur avec Dieu, en lui parlant, en le suppliant parfois comme un père, parfois en lui parlant comme à un ami, parfois en festoyant comme avec un époux », tel est le conseil que le père Gabriel-Maria donne. La prière personnelle est donc un chemin de communion avec Dieu, mais pas n’importe quel Dieu, avec Dieu-Trinité. En effet, dans ce petit conseil donné par Gabriel-Maria pour prier, la relation de l’âme avec Dieu est soit  une relation filiale, c’est-à-dire, orientée vers le Père, soit une relation amicale, orientée plutôt ici vers l’Esprit-Saint, soit une relation sponsale, orientée vers le Christ-Époux.

La prière nous fait entrer dans la vie même du Dieu trois fois saint qui, toujours, nous précède. Quand je me mets en prière, en effet, Dieu est déjà là, présent. Si cela n’était pas, je ne vivrai plus ! Dieu est la source de chaque instant de mon existence. En effet, je ne me maintiens pas par moi-même dans l’existence. Ceci pour dire l’importance d’entrer dans la prière en état d’écoute. En effet, la prière ne doit pas commencer à partir de soi. Si elle commence à partir de soi, de ses sentiments, etc… on risque vite de tourner en rond en soi-même. Si, au contraire, on se met dans la bonne perspective de la Révélation biblique et de l’Église, on comprend que même la prière personnelle, est toujours une prière qui est réponse à Dieu, Dieu, le toujours déjà là !

D’où l’importance de l’écoute, et particulièrement de l’écoute de la Parole de Dieu, troisième aspect du mouvement de la prière de Marie.

« Marie écouta très dévotement les paroles de son fils ». Cela fait allusion à l’épisode évangélique où l’on voit Jésus être informé que sa mère et ses frères le cherchent, ce qui laisse entendre que Marie suivait Jésus dans ses déplacements.  « Ta mère et tes frères se tiennent dehors et veulent te voir Mais il leur répondit : Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. (ch. 8, 21).

Marie est attentive, elle est de Dieu car elle écoute sa Parole, cette Parole de Dieu qui, toujours, est première car « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils, etc… » (1.Jn, 4, 10sv). Ceci est bien la caractéristique de la révélation judéo-chrétienne : Dieu est premier, Dieu a l’initiative. Prier pour un Juif comme pour un chrétien, c’est toujours se mettre face à Quelqu’un, déjà présent. Prier c’est donc recevoir Sa Parole et essayer d’y répondre. Cette Parole nous la lisons, nous la goûtons, la méditons dans la prière personnelle, communautaire ou ecclésiale. Et, lorsque nous recevons cette Parole de Dieu, quelque chose devrait naître en nous, se transformer. Car la Parole de Dieu est active et créatrice de vie. Écouter et méditer la Parole devait changer petit à petit notre manière de penser, de parler et d’agir. Voilà pourquoi, les fondateurs de l’Annonciade insistent sur l’importance de revenir souvent, assidûment, à la Parole de Dieu.

Eux-mêmes y sont revenus souvent. Le Père Gabriel-Maria rapporte que Jeanne « aimait tant à entendre parler de Notre Seigneur », qu’elle « ne prenait plaisir qu’à être avec Lui ou à entendre parler de Lui… » (Chr. 150). Lui-même, aimait prêcher, transmettre la Parole de Dieu. « C’était, rapporte la chronique, tout son plaisir et son délassement que de faire de saintes et de salutaires prédications. Il en eût fait volontiers tous les jours ! Jamais il ne laissa un Avent ou un Carême sans prêcher, à cause du désir qu’il avait à sauver les âmes…(Chr  327), c’est-à-dire, les remettre dans l’intimité du Père. Mais avant de transmettre cette Parole par la prédication, il en vivait. On raconte que, lorsque qu’il était éveillé, la première chose qu’il faisait était de dire « les sept paroles que Jésus dit sur la croix et les sept paroles, écrites en l’Évangile, que la Vierge Marie a dites ». Cet exemple montre combien cette parole de Dieu, et principalement l’Évangile,  l’habitait, prenait chair en lui, s’épanouissant en lui, en miséricorde car, écrit son biographie, « il avait toujours dans le cœur, sur la langue et dans ses oeuvres, la miséricorde ». Et pourquoi ? « Parce que, continue le biographe, Dieu aime par-dessus tout la miséricorde, comme il est écrit dans l’Évangile. »

D’autre part, l’écoute de la Parole de Dieu demande une certaine vie de silence. Et ceci est le quatrième aspect du mouvement de la prière de Marie. La Règle en effet souligne que « Marie retourna souvent à Nazareth ». On pense bien sûr à Marie, méditant dans son cœur tout ce qui concerne Jésus, tout ce qui la concerne également, comme saint Luc aime à le rappeler dans son Évangile  (Lc, 2, 51). La tradition voit en Nazareth le symbole de la vie cachée, de la vie intérieure. Marie, à Nazareth, se met véritablement à l’école de son Fils.

À l’exemple de la Vierge, l’annonciade également, doit « retourner à Nazareth », c’est-à-dire, selon Jeanne et Gabriel-Maria : une fois achevé son travail, se retirer dans sa chambre ou à la chapelle afin de ne pas perdre son temps, de ne pas se disperser dans des activités ou des bavardages inutiles. Le but est de préserver la vie intérieure, c’est-à-dire, cette part de soi-même où agit l’Esprit-Saint. Si cette part est dispersée, encombrée, elle demeure comme une terre stérile. Mais, si elle est libre de l’inutile, elle devient une terre féconde : la semence de la Parole de Dieu peut y faire son travail. Certes, la solitude peut être peuplée de beaucoup de bruits parasites et, inversement, le brouhaha d’une foule peut être peuplé de vrai silence car parmi elle il y a quelqu’un qui prie. Tout dépend de ce que l’on vit au-dedans de soi-même.

De petits moyens peuvent aider à grandir dans l’intériorité : celui de se ménager quelque temps de solitude en est un. Mais pour que le cœur s’apaise, se recueille, il faut un long chemin il y faut la persévérance, cinquième aspect du mouvement de la prière de la Vierge.

Marie « persévéra dans la prière avec les apôtres. ». En effet, les actes des apôtres rapportent que les premiers chrétiens, « d’un même cœur, étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac., 1. 14)  Et, un peu plus loin, il est précisé qu’ils « se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. (Ac., 2, 42) Par ces deux petits textes, on voit, posés, les premiers jalons de la vie liturgique de l’Église, et en particulier, ceux de la célébrations de l’Eucharistie. Et la Vierge est présente. Marie nous conduit à l’Eucharistie. On peut dire que, d’une manière qui lui est propre, Marie a communié au Corps et au Sang du Christ comme toute la première Église, plus profondément peut-être, tout l’être de Marie est une communion au Christ.

Pour Jean-Paul II, la présence de Marie lors des premières eucharisties ne semble pas faire de doute : « À première vue, écrit-il, l’Évangile reste silencieux sur ce thème. Dans le récit de l’institution, au soir du Jeudi saint, on ne parle pas de Marie. On sait par contre qu’elle était présente parmi les Apôtres, unis «  d’un seul cœur dans la prière ». Sa présence ne pouvait certes pas faire défaut dans les célébrations eucharistiques parmi les fidèles de la première génération chrétienne, assidus «  à la fraction du pain. […] Mais en allant au-delà de sa participation au Banquet eucharistique, on peut deviner indirectement le rapport entre Marie et l’Eucharistie à partir de son attitude intérieure. Par sa vie tout entière, Marie est une femme «  eucharistique  ». Et le Pape de donner ce conseil : « L’Église, regardant Marie comme son modèle, est appelée à l’imiter aussi dans son rapport avec ce Mystère très saint. (Jean-Paul II, L’Église vit de l’Eucharistie, 2003, n° 53).

Après nous avoir donc  mis devant les yeux la persévérance de la Vierge dans la prière,   Jeanne et Gabriel-Maria nous donne deux moyens pouvant nous faire grandir dans cette vertu de prière : l’Eucharistie et la vie liturgique de l’Église qui permettent, selon eux, de « posséder plus parfaitement » cette vertu de prière, et de devenir, dans la patience des jours, des êtres de prière.  Les retours réguliers des fêtes liturgiques, les eucharisties régulières, transforment l’être intérieur selon le cœur de Dieu car c’est de là que nous vient sa Grâce, rappelle la Constitution sur la Liturgie du concile Vatican II : « C’est de la liturgie, et principalement de l’Eucharistie, comme d’une source, que la grâce découle en nous, etc… », (Sacrosanctum concilium, n° 10) 

La vertu de prière en ses divers aspects – louange, oraison, écoute de la Parole, vie de silence, persévérance et vie liturgique – est propre à creuser en nous le chemin de l’imitation du Christ, à l’exemple de Marie, la première et la seule à l’avoir suivi d’aussi près. Car, la vertu de prière en transformant le cœur pousse à bien agir, à agir en conformité au Christ. Les prochaines vertus d’obéissance, de pauvreté et de patience, comprises à la lumière de la Vierge,  vont développer ce thème du bien agir, vont nous mener sur les traces du Christ, à la manière de la Vierge.

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