Extrait du neuvième chapitre de la Règle

La Vierge Marie fut toujours très ardente en amour, et entièrement remplie de pitié et de miséricorde. Les sœurs  accomplissent les œuvres de miséricorde, corporelles et spirituelles, signifiées par le vin que la Vierge demanda à Cana, et par l’enseignement qu’elle donna. Elles doivent, avec la Vierge très pleine de miséricorde, être, elles aussi, pleines de miséricorde. Que les sœurs fassent donc tous les jours le « sermon de la paix », selon la première dévotion de la Vierge ; c’est-à-dire, qu’elles établissent toujours la paix entre les sœurs, réconciliant celles qui seraient en contestation, les excusant toutes, et se faisant toujours les avocates de la paix. Qu’elles pardonnent toujours aux autres leurs offenses…. Envers les sœurs malades, que l’on exerce une plus large charité et miséricorde, en sorte que les sœurs bien portantes traitent et servent les malades comme elles voudraient raisonnablement être traitées et servies, si elles-mêmes étaient malades.

 

Commentaire

Pour parler de la vertu de charité, la règle de l’Annonciade s’appuie principalement sur l’épisode évangélique des noces de Cana, épisode où l’on voit la Vierge se dépenser pour le bonheur des autres. C’est là le cœur de la charité selon l’esprit de sainte Jeanne et du bienheureux Gabriel-Maria. Tout faire pour le plaisir de l’autre, pour son bonheur.Avec la vertu de charité, nous entrons dans la dernière partie de l’itinéraire marial proposé par les fondateurs de l’Annonciade. Les premières vertus de pureté, de prudence et d’humilité, qui constituent la première phase de cet itinéraire, nous ont aidés, autant que faire ce peut, à nous éloigner du mal, du péché ; une seconde série de vertus, à savoir, la vertu de foi, de prière, d’obéissance, de pauvreté et de patience, nous ont, elles, menés sur le chemin de l’imitation du Christ, à l’exemple de la Vierge. Nous voici maintenant, dans la troisième phase, avec les deux dernières vertus, les vertus de charité et de compassion qui, elles, nous ouvrent le chemin de l’union avec le Christ. Voyons donc, aujourd’hui, la vertu de charité.

La charité est désintéressée, elle est aussi inventive, elle est aussi attentive et délicate. L’épisode de Cana nous le montre. La Vierge reste discrète  tout en étant bien présente aux autres. C’est Elle qui a remarqué le manque de vin et le dit à Jésus discrètement : « ils n’ont plus de vin » (Jn 2,3)

Tout faire pour le plaisir d’autrui,  en faisant tout pour le plaisir de Dieu. Et, de même, tout faire pour le plaisir de Dieu en faisant tout pour le plaisir des autres ? C’est un seul et même amour.

Aimer Dieu, aimer le Christ, ne veut pas dire que cet amour empêche de communier, de communiquer, d’avoir de la tendresse, de partager avec d’autres. L’amour pour le Christ ne supprime pas en nous l’amitié.  L’amour pour Dieu, pour le Christ, ne détruit pas notre humanité, bien au contraire, il l’approfondit et la purifie. Cela ne supprime pas la communication, le partage. Seulement, notre amour pour Dieu fait que nous mettons non pas notre absolu dans nos affections humaines  – affections aux multiples nuances, familiales, conjugales, amicales etc… –  mais que cet amour humain d’une certaine façon, s’il est vraiment vécu dans le Christ, nous rapproche de Lui, nous aide à mieux L’aimer, Lui, Jésus. Nos affections, au lieu de nous séparer de Jésus – comme ce serait parfois la tentation – devraient au contraire nous pousser vers Lui. Nous nous soutenons mutuellement à aimer le Christ, à aimer Dieu, notre Père.

Voilà par rapport à Dieu, au Christ. L’autre rapport concerne les autres pour lesquels on doit accomplir les « oeuvres de miséricorde, corporelles et spirituelles ».  Ici, il n’y a pas simplement une charité abstraite, surnaturelle mais il y  a toute la richesse du cœur qui se consacre à ses frères. « Comme Marie, être plein de miséricorde. » J’aime bien ce passage parce que c’est le lieu où s’unissent les deux amours, celui pour Dieu, celui pour le prochain, pour Dieu, évoqué par le terme de « spirituelles », pour le prochain, évoqué par le mot « corporelles » : à Cana, Marie a prié Jésus et à Cana, Marie a eu le souci des autres. Cet amour pour Dieu et pour autrui doit toujours être relancé, re-dynamisé.  Jeanne et Gabriel-Maria nous en donne le moyen : notre vie doit « l’emporter en pureté, en humilité et en charité », trois vertus propres à relancer notre amour pour Dieu et nos frères. Porter le regard de notre cœur sur  Dieu, cela aide à vivre la vertu de pureté ; se connaître soi-même avec ses limites mais aussi avec ses qualités, cela aide à rester vrai devant Dieu et les autres ; poser des petits actes concrets de charité pour Dieu, par une prière, par tel acte de dévotion, pour les autres, par un sourire, un geste, un servie rendu, que sais-je. Tout cela fait grandir en nous l’amour.

Tout cela n’est pas de l’héroïsme. Parfois, il faut tenir compte aussi de ses propres limites ! Il ne faut pas non plus scruter à la loupe sur tout ce que nous faisons, mais avoir le cœur assez large pour ne pas traduire par manque de charité un petit énervement qui nous échappe – qui échappe  à moi-même ou bien aux autres – quand on est fatigué ! Car cela ne remet pas en cause notre volonté d’aimer. Mais, si on sent vraiment une rancœur, une amertume, une volonté négative, alors, il faut se poser la question : où est l’Évangile en ma vie ?

Deux grandes orientations sont données, par les fondateurs de l’Annonciade, afin de nous aider à vivre, selon notre possible, cette vertu de charité : la paix et le souci des malades.

La paix, comprise dans toute la richesse que ce mot possède dans l’Écriture Sainte, signifie l’avènement du Salut.  Pour un saint François d’Assise la paix est un mot qui résume tout le Salut, qui résume la charité des frères, des sœurs qui tendent à s’aimer vraiment les uns les autres. Voilà pourquoi, il insiste tant, auprès de ses frères, sur cette paix à susciter autour d’eux : « En quelques maisons qu’ils entrent, qu’ils disent d’abord : Paix à cette maison… » (Saint François d’Assise, Documents, éd. Franciscaines, Paris, 1968, p. 69. ) Le père Gabriel-Maria, en fidèle disciple de François, a été un artisan de paix. Lorsqu’il arrivait dans un couvent, il faisait oeuvre de paix, « priant (les frères ou les sœurs) d’un cœur paternel de s’entraîner les uns les autres, à l’exemple du doux sauveur Jésus », écrit son premier biographe. S’il trouvait quelques conflits il, se mettait en peine de remettre tout dans la paix et l’union.

Le second point concerne le souci des malades, les malades, non seulement les malades atteint dans leur corps, mais plus largement, les malades atteint peut-être dans leur esprit. En un mot : les plus faibles, de nos communautés, qu’elles soient religieuses, paroissiales, familiales, professionnelles…. On a parfois la tentation d’éviter, de mettre un peu de côté, quelqu’un de plus timide, qui a moins de capacité de parole etc…  Il faut intégrer tout le monde ; il faut que tout le monde ait sa place et soit reconnu. Que de délicatesse cela suppose, de clairvoyance, cela suppose d’ouvrir son cœur et ses yeux aux besoins des autres.« Faire chaque jour le sermon de la paix », est-il demandé aux annonciades. C’est-à-dire : avoir chaque jour des mots de paix, se réconcilier si nécessaire, ne pas avoir de rancœur en soi. Cela ne veut pas dire que l’on ne soit pas un  peu énervé, parfois…  mais,  cela veut dire qu’il n’y pas de volonté de rancœur, ou de rancune. C’est cela la réconciliation. C’est aussi l’excuse mutuelle, le pardon demandé, donné et reçu.

La charité, la miséricorde envers les malades traduit une délicatesse qui est de tous les jours, de toutes nos rencontres, en un mot de la vie courante. Veiller à ce qu’il n’y ait pas des laissés-pour-compte, des personnes à qui on fait moins attention. La pente de l’être humain : ce sont ces divisions, ces séparations, ces hiérarchisations, etc…  Mais, vivre selon l’Évangile c’est, au moins, essayer de dépasser ces clivages par une délicatesse pour ceux qui se marginalisent ou sont marginalisés.

Saint François, a des paroles de lumière sur cette charité faite de délicatesse et d’accueil. Les textes sont nombreux. En voici un, tiré de la première règle qu’il composa pour ses frères, en 1221 : « En toute confiance, que chacun s’ouvre à son frère de ses besoins pour qu’on obtienne et se procure réciproquement ce qui est nécessaire. ». Cela suppose une confiance extraordinaire. Cela suppose énormément d’attention, de délicatesse les uns pour les autres. Il faut écouter la demande de mon prochain et essayer, dans la mesure de mes possibilités, de lui donner ce dont il a besoin. Et de la part du prochain : avoir la simplicité de demander. Et celui-ci aura d’autant plus de simplicité à demander s’il sait qu’il ne sera ni jugé, ni repoussé, mais accueilli et compris. Cela n’est pas au-dessus de nos moyens. François a le soin de le dire : « Que chacun, selon les moyens dont Dieu lui fera la grâce, aime et nourrisse son frère ».

La charité, pour l’expérience chrétienne, est comme un « oui » fondamental. C’est le « oui » que nous disons aux autres, le « oui » que nous disons à Dieu. C’est le « oui » de la Vierge. Mais, Dieu, le premier, a dit « oui », « oui », en nous créant, « oui », en nous sauvant en Jésus-Christ. La charité s’enracine dans un « oui ». En effet,  Il y a eu, de la part de Dieu, le « oui » de la création par lequel Dieu donne l’existence. Créer, c’est aimer. Cela veut dire qu’aimer, comme créer, c’est faire exister. Nous avons tous l’expérience que lorsqu’une personne nous aime, nous existons. Quand quelqu’un ne pense pas à nous regarder, on se sent malheureux …. L’amour crée et fait exister, fait grandir.

Aimer, c’est faire exister l’autre. Créer pour Dieu  c’est aimer, c’est dire « oui » à sa création. Pour nous, aimer, c’est donc entrer  dans ce mouvement créateur de Dieu et aider les autres à exister. Faire que les autres existent. Mais, dans le premier commandement qui nous demande d’aimer Dieu, il nous est demandé la même chose par rapport à Dieu : il nous est demandé de faire « exister » Dieu ! C’est-à-dire : que Dieu soit reconnu par l’homme, soit adoré. Et  qu’est-ce qu’adorer ? C’est reconnaître que Dieu est Dieu ; nous lui reconnaissons ce qu’Il est.  Les deux  commandements du Décalogue sont l’essentiel de la Loi : dire « oui » à Dieu et nous dire « oui » mutuellement.  Le « oui » est ensuite non seulement créateur mais rédempteur, sauveur.

Car il y a eu péché mais Dieu continue à dire « oui » et c’est la Rédemption. C’est le « oui » du Christ sur la Croix, le oui de Jésus, entrant dans le monde, disant : « Oui, voici je viens, mon Dieu, pour faire ta volonté » (Hb 10,7). Toute la vie de Jésus va  épanouir ce « oui » que l’épître aux hébreux voit comme le sens même de la vie et de l’action de Jésus.

De même, par ce « oui », le « oui » que je dis à mes frères et à mes sœurs, j’entre dans le mouvement rédempteur du Christ. Non seulement, je fais exister l’autre, mais je l’aide à se guérir de ses blessures ; je l’aide à se remettre debout. C’est Jésus est non seulement celui qui crée, en tant que Verbe de Dieu, Parole du Père,  mais aussi Celui qui guérit, qui pardonne, qui relève. Aimer l’autre, c’est non seulement le faire exister, c’est aussi lui dire : « Lève-toi et marche ! »

Ainsi, dans l’humilité des jours, dans l’humble amour des jours ordinaires, nous nous faisons exister les uns les autres, nous nous aidons les uns les autres à vivre debout, à nous relever : c’est cela plaire à Dieu.. Car Dieu, alors, voit sa création, voit les êtres qu’Il a créés, les libertés humaines qu’il a créées et qu’Il a sauvées, faire comme Lui. Nous devenons agréables à Dieu. L’image devient ressemblante. La ressemblance de l’image, c’est lorsqu’elle est un « oui » créateur et sauveur, comme celui de Dieu. « Vous serez mes amis, si vous gardez ma Parole. Comme moi-même j’aime mon Père et garde ses commandements. » Et la Parole de Jésus, c’est le double commandement de l’amour. C’est le « soyez parfaits, comme mon Père est parfait ». Ainsi, la charité plonge ses racines dans la Trinité, dans l’Amour qui ne cesse de se diffuser, de se répandre, de nous mettre en relation les uns avec les autres. La charité est vraiment ce lien de la perfection dont parle saint Paul, lien où « se noue la perfection » (Col 3,14). Et ce lien de la charité ? La « distance dans l’espace ne peut le rompre, l’éloignement dans le temps ne peut le déchirer. » (S. Bonaventure).

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