Extrait du dixième chapitre de la Règle

La Vierge Marie fut toujours très affligée et très remplie de compassion pour la mort de son Fils. Et, pour plaire à Dieu, par le mouvement de sa compassion pour son Fils, elle pensa, dit ou fit ce qui suit : elle repassa souvent dans son esprit les paroles de Siméon : « Vous-même, un glaive transpercera votre âme. » Elle se tint près de la croix de son Fils mourant ; elle considéra souvent les plaies de son Fils et, quatrièmement, elle fut assidue à visiter les lieux de sa Passion. A l’exemple et à l’imitation de la Vierge, pour plaire au Christ, les sœurs doivent porter constamment dans leur cœur « le bouquet de myrrhe ». C’est que cette vertu de la croix  est la dixième, la dernière et finale ; en elle consiste la perfection des religieuses, tant qu’elles vivent en cette vallée de misère. Que les sœurs soient conformes au Christ, leur Époux, et à sa Mère en leurs actes et en leur habillement et que tant la Mère que le Fils reluisent dans les vêtements et  la manière d’être des sœurs.

 

 Commentaire

C’est la dernière vertu de l’itinéraire marial proposé par les Fondateurs de l’Annonciade. Entre toutes ces vertus, découpées, analysées, il y a une unité profonde, une unité éclatante, lumineuse, entre la pureté – par quoi commence cet itinéraire – et la compassion sur laquelle elle s’achève. La pureté voue tout notre cœur à Dieu ; la compassion, par laquelle notre cœur,  empli de l’amour de Dieu, porte alors effectivement et affectivement sur ceux qui nous entourent, sur tous nos frères et nos sœurs, un regard aimant, un regard de compassion. Il y a donc une unité profonde entre la pureté et la compassion – toutes les autres vertus ne faisant qu’exprimer ce mouvement qui va de cette volonté d’être tout à Dieu (la pureté), à cette volonté d’être tout aux autres (la compassion).  Le lien entre la  pureté et la compassion est tout à fait le même, semble-t-il, que celui qu’il y a entre les deux premiers commandements : l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

Comment définir la compassion ? James F. Keenan dans son ouvrage Les vertus, un art de vivre la définit ainsi : la compassion signifie « simplement que l’on peut ressentir ce que ressent l’autre. Il ne faut pas la confondre avec la co-dépendance, qui consiste à se laisser prendre au piège du besoin que l’autre ait besoin de soi. Dans la compassion, on peut ressentir la souffrance d’autrui. Il se peut que nous ne soyons pas capables de répondre à cette souffrance ou que, pour une raison quelconque, ce ne soit pas à nous d’y répondre. De toute manière, ce que nous faisons est second par rapport à ce que nous osons ressentir. La compassion consiste d’abord à se rendre compte qu’une personne souffre et ensuite à se laisser pénétrer par le sentiment qu’elle éprouve « (p. 177).

Ainsi la Vierge. Elle n’a pas pris la place du Christ en sa Passion. Elle l’a accompagné. La compassion de la Vierge est faite d’un pressentiment douloureux, depuis l’annonce du glaive des douleurs par le vieillard Siméon (Lc 2, 35), douleur qui ne la quitte pas au fur et à mesure que les années passent ; elle s’enfonce de plus en plus dans la compréhension du mystère de son Fils, jusqu’à la croix où elle se tient debout (Jn 19, 25), accompagnant jusqu’au bout son Fils dans sa mission de sauveur du monde.

Compassion envers autrui, dans ses peines. Mais aussi, parce qu’il faut élargir le mot, compassion, communion dans ses joies. La perfection chrétienne est dans se « sentir avec » les autres.  On ne reste pas isolé en soi. L’amour de Dieu fait éclater l’isolement de notre cœur, la fermeture du cœur. L’amour de Dieu ouvre le cœur aux autres. La compassion  : c’est le cœur qui n’est plus isolé mais que l’amour de Dieu ouvre, propulse vers le cœur des autres ; c’est avoir un cœur et une volonté, c’est être quelqu’un qui comprend, qui s’engage. La compassion, c’est « sentir » en soi, dans son cœur. Mais sentir dans son cœur, ce n’est pas sentimentalité, émotivité, c’est un engagement de l’affectivité profonde pour le Christ, pour les autres. La compassion du cœur, c’est celle d’un cœur qui bat d’une réelle et profonde compassion, mais non pas une compassion de sentimentalité.  C’est aussi une volonté qui s’engage, c’est mettre nos pas dans les pas de Jésus et aller à la rencontre des pauvres, des malades, mais aussi des biens portants, de tous. Et les porter dans notre cœur, dans notre prière. En suivant les traces de Jésus, on ne peut  pas ne pas aimer et se dévouer pour les autres, avec tact et délicatesse. Car la compassion n’est pas quelque chose au visage sévère et triste.Le dernier chapitre de la Règle de l’Annonciade commence en effet par nous mettre devant les yeux  ces moments d’Évangile où Marie a senti le plus la douleur à laquelle Dieu l’appelait. « Voici, un glaive transpercera ton cœur. » Elle est debout au pied de la croix, contemplant les plaies de son Fils. Ainsi, l’exemple de la Vierge, le souvenir des douleurs, de la compassion de Marie nous invite à porter constamment cette compassion dans le cœur. Selon la règle, cette compassion cordiale, du cœur – et non une compassion par raisonnement, par logique – est la perfection que, pèlerins de la foi, nous pouvons atteindre ici bas. Le mouvement qui commence dans la pureté s’achève dans la compassion. La compassion traduit la perfection chrétienne tout simplement. Au jour de la grande  Rencontre, le Seigneur ne nous interrogera pas sur un tas de choses qui, parfois, nous préoccupe, mais sur le verre d’eau que l’on aura donné à celui qui avait soif…  (Mat. 25, 35sv).

La compassion n’est pas dissociable de la croix. Quand on parle de la croix, c’est d’abord de la croix de Jésus que l’on parle. Il faut toujours parler de la croix de Jésus car, sans Jésus, la croix n’a aucun sens, elle est absurde, il faut la rejeter.  La croix que propose la Révélation, que propose l’Évangile , c’est exclusivement la croix du Christ. La croix n’est salvatrice que parce que Jésus y a été cloué. C’est le Christ qui est le Sauveur en croix, ce n’est pas la croix en elle-même. Le Christ, par rapport à nous tous, a été le premier à porter la croix, à y être cloué. De sa croix, où son cœur a été transpercé, vient jusqu’à nous le salut de sa résurrection.

Saint Bonaventure, en parlant de saint François, avait compris d’une manière extraordinaire ce qui c’était passé en ce dernier : « La charité du Christ infuse en son âme y avait multiplié la bonté innée. Par la nature François était bon, c’était un homme bon par nature, son cœur était bon. Mais la bonté de son cœur était multipliée par la charité que le Seigneur avait mise dans son cœur par grâce »  Et Bonaventure de dire encore :  « L’ardeur de cet amour sans limite qui portait vers Dieu François, eut pour résultat d’augmenter sa tendresse affectueuse envers tous. » Une compassion aimante qui est comme un commencement de renouveau. Car la grâce reprenant notre nature, la purifie, la transfigure ; elle peut alors se répandre en bonté sur les autres.La croix c’est aussi, avec Jésus, et comme Jésus porter notre propre croix. Il faut recevoir dans notre cœur et dans notre vie la croix de Jésus. Elle vient à nous de mille manières par tous les événements de  l’existence, venant nous appeler à se démettre de soi afin d’accueillir le don de Dieu, le don de sa vie. Cela nous appelle à la conversion du cœur, à faire effort pour devenir purs, humbles et pauvres. Notre compassion, notre portement de croix de chaque jour c’est, avant les événements concrets de la vie, la suite du Christ, c’est avoir construit, donné son existence, l’avoir comprise, vouée comme une suite de Jésus Christ, à la manière de Marie.

Alors, notre compassion  ? C’est la rencontre de la grâce de Dieu qui vient en nous et qui reprend, transfigure et multiplie la bonté, l’amitié, le dévouement qui nous sont naturels car en chacun, il y a du bien, il y a de la bonté, puisque créé à la ressemblance de Celui qui est Amour. C’est quand ’il y a déjà « quelque chose » en nous que la grâce de Jésus peut le reprendre et le transfigurer.

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