Extrait du huitième chapitre de la Règle

La Vierge Marie fut toujours très patiente et, par le mouvement de sa patience, pour plaire à Dieu, elle a pensé, dit ou fait ce qui suit Trois jours durant, elle a cherché son Fils dans la tristesse l’ayant retrouvé, elle lui dit, d’un accent vraiment joyeux et maternel : « Mon Enfant, pourquoi avez-vous agi ainsi avec nous ? Votre Père et moi, nous vous cherchions tout affligés. » […] À l’exemple et à l’imitation de la Vierge, les sœurs, pour plaire au Christ, doivent  désirer souffrir quelque chose pour le nom de leur Époux, (le Christ) … Elles doivent aussi se consoler, s’il arrive que Dieu tarde un peu à les exaucer ou à se laisser trouver par elles ; qu’elles persévèrent alors à chercher Jésus pendant trois jours, c’est-à-dire par la contrition, la confession et la satisfaction. …  Elles doivent causer familièrement avec Jésus, lui poser des questions comme les épouses ont accoutumé de faire avec leur époux.

Commentaire

Pour sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria, la vertu de patience, cette force qui nous fait durer dans la vie, est aussi celle de la recherche de Dieu, de la recherche de Jésus. C’est la recherche du Christ, dans la patience des jours, qui vivifie notre patience.

Ils le cherchaient dans l’angoisse. Qu’est-il devenu ? Voilà le mystère impénétrable qui pèse sur le cœur de Marie et de Joseph. Cependant la douleur ne leur enlève  pas l’activité : ils le cher­chaient avec ardeur. Ainsi, « il faut que celui qui cherche Jésus  ne le cherche point avec lenteur, avec négligence, par intermittences, comme le font quelques-uns, qui, à cause de cela, n’arrivent pas à le trouver. » (Origène,  Hom. 18, sur saint Luc).

Car la recherche de Jésus, la recherche de Dieu, pour le chrétien, ne lui fait pas faire l’économie du réel parfois rugueux de la vie. C’est bien à partir de ce réel, et non en dehors de lui, que part toute quête de Dieu. Et cela pour la simple raison que Dieu ne se trouve pas en dehors du réel de la vie, mais bien au cœur, Lui, l’Auteur de cette vie, le Créateur de toutes créatures, Lui le Créateur de l’homme en qui il a mis son image, Lui, qui a voulu prendre la condition humaine. Les « trois jours » dont parle la Règle sont  le symbole des trois jours où Jésus sera enseveli dans le tombeau, avant de ressusciter. « Pendant trois jours ils le cherchèrent. Ces trois jours de recherche dans l’angoisse et les larmes, traversés par la crainte d’une mort cruelle qui avait pu atteindre ce cher enfant, n’étaient-­ils pas une prophétie de ces trois jours pendant lesquels ses disciples et sa mère le pleureraient véritablement mort ? » (St Ambroise, Hom. sur saint Luc) Et cette recherche douloureuse de Jésus, nous l’expérimentons quand nos vies sont traversées par l’épreuve et que, au sein de l’épreuve nous continuons à tâtons, et dans la nuit à garder le contact avec le Christ par la prière et l’offrande.

Il faut donc Le chercher avec attention, et persévérance, « trois jours » dit le texte de la Règle, une expression qui symbolise, ici, trois actes de la vie spirituelle, trois mouvements du cœur : la contrition, la confession, la satisfaction, c’est-à-dire, se reconnaître pécheur et le regretter,  recourir s’il y a lieu au sacrement de pénitence, et réparer d’une manière ou d’une autre, soit concrètement par une action, soit spirituellement par la prière. Et avec cela, le contact régulier avec le Christ, avec Dieu,  par la prière personnelle, une prière toute simple, toute familière : parler avec le Christ « comme des épouses ont accoutumée de faire avec leur époux » dit le texte de la Règle, c’est-à-dire, un cœur à cœur aimant et confiant avec Dieu, avec Dieu qui est toujours là. En effet, la grâce de Dieu n’est-elle pas toujours première ?

Car la grâce de Dieu ne cesse de nous rejoindre, là où nous sommes, pourvu que le cœur soit ouvert. C’est de toujours que Dieu nous aime et nous poursuit de son amour. La question de Dieu dans la genèse « Où es-tu, Adam » (Gn 3,9) ne cesse de retentir de siècle en siècle. Et si cette question divine retentit toujours, alors, le désir de Dieu que nous portons tous, est-ce vraiment notre désir ou bien le désir d’un autre, de Dieu même, qui s’y exprime ? Il y a là un mystérieux dialogue entre le Créateur, notre Père à tous, et nous, un dialogue qui se situe au tréfonds de notre être, de chaque être humain, et qui se dit dans la patience des jours.

Et ce dialogue est vital et nécessaire. La question sur Dieu fait partie des grandes questions que se posent les hommes de tous les temps et de toutes les cultures. La question du sens de la vie, de la destinée humaine que l’homme se pose est liée, en fin de compte, à la question sur Dieu. C’est dire que rompre ce dialogue, c’est se couper de la lumière, se couper de la vie.

Cette recherche de sens et cette recherche de Dieu de la part de l’homme est devenue aujourd’hui plus nécessaire que jamais, parce que nous vivons dans un contexte culturel qui nie non seu­lement Dieu, mais qui nie aussi l’homme, qui bafoue la vie en ses débuts comme en son terme. Et que dire des courants nihilistes et matérialistes et autres qui coupent les hommes de leur vraie origine et l’enferme sur lui-même ?

Ainsi, à l’époque qui est celle d’aujourd’hui, la quête de Dieu doit être aussi celle de l’homme : « Où es-tu mon Dieu, mais aussi, où es-tu mon frère, proche ou lointain » ? Car, le Dieu que la Bible dévoile, que les Écritures révèlent, a bien une seule image dans l’univers : celle de l’homme crée à son image et à sa ressemblance (Gn 1, 26) Cela explique donc le lien étroit, voire indissoluble, entre le premier et le second commandement de Dieu. Pour le Christ, ces deux commandements n’en font qu’un. Ainsi, à la question d’un Pharisien : « Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? » Jésus répond : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. A ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes.» (Mt 22,36-40). Cela explique aussi la question de Dieu à Caïn : « Où es ton frère ? » (Gn 4,9)

Alors, où Dieu veut-il donc être cherché ? Ne veut-il pas être cherché, au cœur de notre humanité fra­gile et faible, là où Lui-même, en Jésus-Christ, Il a pris chair ? Notre recherche de Dieu, alors, si elle veut être solide et vraie, ne doit-elle pas partir de là, partir de Jésus, partir de Celui qui s’est fait non seulement chair, mais « péché » pour nous, afin de nous sauver ? (2 Cor. 5, 21)

La recherche de Dieu, pour les chrétiens, doit donc être aussi la recherche de Jésus car c’est par Jésus qu’ils découvriront le vrai visage du Père. « Qui m’a vu, dit Jésus à l’apôtre Philippe, a vu le Père »  (Jn 14, 9). Et la recherche de Jésus nous conduit inévitablement vers les autres, et plus particulièrement, vers les petits et les pauvres. : « Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40), nous dit Jésus.

Ainsi, la recherche de Jésus peut être aujourd’hui missionnaire, évangélisatrice. La recherche de Jésus de la part des croyants, leur désir de vivre comme le Christ, de faire l’expérience du Christ, peut aider leurs contemporains à reconnaître, parmi tant de maîtres que le monde propose, celui qui est  l’unique et seul maître. L’homme de désir peut être missionnaire par sa parole, certes, mais plus encore peut-être par sa manière de vivre. Cette quête demande la prière personnelle, prière assidue ; demande aussi le recours aux sacrements (réconciliation, eucharistie).

D’autre part, la recherche de Jésus ne peut pas nous faire oublier la croix. Car, c’est précisément sur la croix que tombe toute fausse idée sur Dieu ; sur la croix sont brisées toutes les idées que les hommes se font de Dieu, et aussi toutes les images de Dieu qu’ils se fabriquent. Sur la croix, la sagesse de Dieu se manifeste, elle qui est folie pour le monde (1 Co 1, 22-25).

Cette recherche de Jésus et de Jésus crucifié-ressuscité prend chair en nous, prend vie en nous, par la manière dont nous allons vivre les moments difficiles de l’existence. Le texte de la Règle dit : « chaque jour, accepter la croix », c’est-à-dire, ne pas chercher la croix en dehors du réel de notre vie mais voir dans les moments durs un chemin où l’on peut rejoindre le Christ, plus exactement, un chemin où l’on peut se laisser rejoindre par Lui. Va-t-on  vivre ces moments sans référence au Christ, en dehors de lui ; ou va-t-on les vivre à sa lumière, en relation avec lui ? En d’autres termes, ce que nous vivons et ce que nous croyons, sont-ils deux domaines qui s’ignorent ou sont-ils en relation ?

Cette correspondance entre ma vie et ce qui s’y éprouve et ma vie de foi se fait dans la patience des jours, à l’écoute de l’Esprit Saint. Car la patience chrétienne n’est pas la patience du sage qui tend sa volonté ; c’est la patience de celui qui reçoit, accueille la force de l’Esprit Saint.

L’Esprit Saint met donc en nous la relation filiale de Jésus à son Père. Voilà le lieu et la source de notre patience, de notre force – force de l’Esprit Saint dans notre fragilité humaine. Nous savons que notre expérience spirituelle sera toujours un mélange de fragilité, de faiblesse – nous sommes de chair – mais aussi de force que nous recevons de l’Esprit.  « J’estime que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. La création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. Elle n’est pas la seule. Nous aussi qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement attendant l’adoption, la délivrance pour notre corps » (Rm 8,18)

La foi en l’Esprit Saint, ne nous fait pas évader dans un rêve impossible. Au cœur d’une faiblesse, qui est toujours là, l’Esprit vient nous donner sa force. Il met sa force dans notre faiblesse. La faiblesse et la fragilité : c’est notre condition habituelle sur la terre, c’est notre condition humaine, c’est tout ce qui me brise, m’écrase, tous mes agacements, mes résistances, mes misères, mes énervements devant les autres, mes heurts, la peine que j’éprouve dans la maladie, la difficulté que j’ai à avoir quelques souffrances, parfois si minimes, etc… tout  cela c’est ma faiblesse. Au cœur de tout cela, je peux appeler l’Esprit Saint, car c’est l’Esprit Saint qui, en nous, nous aide à porter, à attendre, à tenir debout, dans la vie, comme la Vierge au pied de la Croix. Ainsi, la vertu de patience va avec celle de l’espérance.

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