I –  Janvier 2014

L’enfance spirituelle

Voilà 550 ans, le 23 avril 1464, Jeanne de France naissait à Nogent-le-Roi. Alors, pour marquer cet anniversaire, pourquoi ne pas cheminer avec elle tout au long de cette année ? Elle a tellement de choses à nous dire ! Et la première chose qu’elle peut nous dire,  ce n’est pas une parole, mais une attitude que l’on découvre chez elle dès son enfance : Jésus l’attire. La petite Jeanne fait partie de ces enfants qui tout naturellement vont vers Jésus, comme jadis ceux de l’Évangile.

Parole de Dieu

« On lui présentait des petits enfants pour qu’il les touchât, mais les disciples les rabrouèrent. Ce que voyant, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n’y entrera pas. » Puis il les embrassa et les bénit en leur imposant les mains » (Mc 10, 13-16).

Parole sur Jeanne

« Dès son jeune âge, à quatre ou cinq ans, elle fut mise dans la maison de monsieur de Lignières qui l’a toujours aimée dès sa naissance et préservée de la fureur de son père qui ne l’aimait pas comme un bon père doit aimer son enfant.  Souvent, le bon monsieur de Lignières la cachait dans ses grandes manches, afin que son père ne la trouve ni ne lui fasse quelque mal. Elle se tenait paisiblement en ce lieu, en toute humilité et patience. Quand on lui donnait à manger, elle le prenait doucement, ce qui est une chose merveilleuse et miraculeuse, vu le bas âge auquel elle était. […] Étant âgée de cinq ans, elle priait souvent la Vierge Marie qu’il lui plût de lui enseigner et de lui révéler en quoi elle pourrait lui faire grand service et plaisir, car c’était tout son désir de la servir, de l’honorer et de lui faire plaisir » (Les Sources, p. 37.38).

Parole pour aujourd’hui

Jeanne enfant est attirée par la prière. Si bien que le couple qui accueille la petite fille dans leur demeure de Lignières lui fait mettre dans le petit oratoire, de l’église attenante à leur château, une cheminée afin qu’en hiver elle n’ait pas froid durant le temps qu’elle passerait en cœur à cœur avec son Dieu, avec la Vierge et les Saints. La prière de l’enfant est désir, et deux mots imprègnent ce désir : plaire et servir, plaire à Dieu, à la Vierge Marie, la servir. Là, dans cet oratoire, qui est le Lieu de la Présence réelle de Jésus, elle se sent en sécurité et en confiance, elle s’y sent attirée, elle s’y sent bien. Elle y est tout accueil, toute disponibilité, prête à recevoir toute grâce venue d’En Haut et toute bénédiction. Toute confiante et toute abandonnée, accueillante à la part de mystère que recèle la vie, la petite Jeanne  nous renvoie à la véritable enfance, celle dont parle le Christ dans l’Évangile.

Saint Marc raconte qu’un jour on présentait à Jésus  des enfants pour qu’il les bénisse. Les disciples faisaient barrage. Mais Jésus passa outre, accueillit les enfants et les bénit, les donnant même en exemple aux disciples. Car pour Jésus, les enfants  montrent comment accueillir la vie véritable, la vie qu’Il est venu donner. Leur manière d’être est une leçon pour notre vie de relation avec Dieu, avec les autres et avec nous-mêmes.

Les enfants ont des qualités innées qu’il nous faut bien souvent retrouver, et cela demande du temps. La qualité qui se présente en premier à notre esprit,  c’est peut-être bien son innocence et sa simplicité. Car, même s’il fait le mal, l’enfant cependant ne met pas dans ses actions une volonté délibérée et consciente de mal faire ; il a encore cette innocence simple et cette simplicité innocente que nous lui envions peut-être. Cependant, ce qui le caractérise surtout, c’est qu’il a besoin des autres, de son père et de sa mère, de sa famille, de ses éducateurs, de ses amis etc. Il ne peut vivre seul. Il lui faut recevoir tout ce dont il a besoin pour exister : nourriture, sécurité, affection. Il est dépendant et il en est heureux. Il fait confiance. Et la confiance, une confiance faite d’abandon, est encore un trait qui le caractérise et pas le moindre. Il ne se demande pas s’il est bien ou non, s’il est aimable ou non car, pour lui, ce qui est normal c’est d’être aimé.

L’enfant est aussi promesse de vie, ayant tout l’avenir devant lui. Il ne s’en préoccupe guère, étant tout au moment qu’il est en train de vivre. Il vit au présent, et non au futur ou au passé. Il est ouvert sur tout possible, inaccompli qu’il est ; il peut ainsi tout espérer, tout désirer, même l’impossible.  Jésus dans l’Évangile nous invite à lui ressembler. « Laissez les enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. »  Leur ressembler ? Mais comment ?

Peut-être en n’étant pas fermés sur nos seules certitudes, mais ouverts à l’inattendu, en croyant qu’un possible peut toujours naître d’un impossible ou de ce que nous croyons comme tel, en prenant conscience aussi que nous avons besoin des uns des autres, besoin d’un Autre pour devenir ce que nous sommes appelés à devenir. Comme l’enfant qui fait confiance à ses parents et qui ne recherche d’autre appui, d’autre sécurité que leurs bras, s’appuyer sur Celui en qui on a mis toute son assurance, toute sa confiance. Attitude qui rejoint bien celle d’un saint Paul quand il écrit  à son disciple Timothée : « je sais en qui j’ai mis ma foi » (2Tm 1, 12).

En étant peut-être aussi tout entiers dans le moment que nous sommes en train de vivre, à la fois dans une remise totale de soi à Celui qui prend soin de nous, comme le dit saint Pierre, « de toute votre inquiétude, déchargez-vous sur lui, car il a soin de vous »(1P 5, 7), et dans une certaine insouciance, semblable à celle des « oiseaux du ciel » et des « lys des champs » dont parle Jésus : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu’eux ? […] Observez les lis des champs, comme ils poussent : ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux (Mt 6, 26-30).

En se laissant surtout aimer. Se laisser aimer par Dieu n’est pas évident ; cela demande parfois tout un chemin de conversion intérieure, cela requiert de secrets combats car se laisser aimer conduit à se détourner de soi, à ne plus regarder notre propre visage mais le Visage de Celui qui est Tendresse. Dieu est Amour et son Amour nous espère, cet Amour est à l’œuvre en nos vies, quelles qu’elles soient, dans la mesure de notre accueil.

En désirant toujours. Quelques soient les difficultés de la vie, nos limites et nos fatigues, dans la patience des jours, désirer toujours, et se laisser prendre dans le grand vent de l’espérance, cette espérance suscitée par Celui qui est tout Bien, tout achèvement et toute plénitude. Mais parfois les soucis de la vie ont tellement recroquevillé notre cœur qu’il s’est trouvé vieilli avant l’heure… Que le grand vent de l’espérance vienne s’y infiltrer alors l’enfant qui sommeille en nous se réveillera avec ses désirs et ses audaces. Tout prendra sens à condition d’ouvrir tout grands les yeux de notre cœur.

Comme l’écrit François Garagnon dans Jade et les clins-Dieu de M. Saint-Esprit :

« L’enfance spirituelle est précisément dans cette option de valeur, qui stipule que la qualité du regard importe davantage que la chose regardée. Il s’agit de considérer, y compris au cœur de la souffrance et des tribulations humaines, que tout a un sens.

Quand l’adulte est dans le désir de faire, de réaliser, d’accomplir, de comprendre, l’enfant spirituel est dans le désir d’être, de se laisser faire, d’accepter la part de mystère, de croire avant de savoir. Tant il est vrai que la vie est autant dans ce que l’on fait que dans ce qu’on laisse faire. »

 

II –  Avril 2014

Le devoir d’état

En revisitant la vie de Jeanne de France, on s’aperçoit de l’importance chez elle du devoir d’état. Certes, on ne peut, dans le cadre de cet article, cerner tous les aspects que son devoir d’état a pu prendre, lorsqu’elle était enfant, mariée, duchesse d’Orléans et de Berry… Ce que l’on peut dire, c’est que sa sainteté s’est épanouie à partir de ce terreau-là.

Parole de Dieu

Qui d’entre vous, s’il a un serviteur qui laboure ou garde les bêtes, lui dira à son retour des champs : vite, viens te mettre à table ? Ne lui dira-t-il pas au contraire : prépare-moi de quoi dîner, ceins-toi pour me servir, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après quoi, tu mangeras et boiras à ton tour ? Sait-il gré à ce serviteur d’avoir fait ce qui lui a été prescrit ? Ainsi de vous ; lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites : nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devions faire (Luc 17, 7-10).

Parole sur Jeanne

Louis d’Orléans, son mari, s’étant rebellé contre le pouvoir royal, est arrêté et mis en prison. Jeanne lui rendait « le bien pour le mal. À ses propres frais et dépens, elle ne cessa de poursuivre sa libération jusqu’à ce qu’il soit mis hors de prison. Souvent, elle allait le visiter et le consoler. Jamais on n’avait v uni aperçu qu’elle l’aimait d’un si parfait amour que depuis qu’il était dans cette épreuve. […] Elle se donna tant de peine pour la délivrance de son mari, elle fit tant par ses prières et par ses requêtes au roi Charles, son frère, qu’i lfut délivré. Il n’en eut pas de reconnaissance… » (Les Sources, p. 41).

Parole pour aujourd’hui

Toute sa vie, Jeanne a été fidèle à ses devoirs, à ses devoirs conjugaux, ses devoirs de fondatrice, ses devoirs de duchesse. Ainsi, lorsque son mari connaît trois longues années d’emprisonnement elle s’est empressée de le visiter, faisant tout pour alléger sa dure détention, tout en sachant qu’elle ne sera pas payée de retour. Mais, Jeanne ne s’est pas dérobée. A-t-elle fait preuve d’héroïsme ou bien a-t-elle été simplement fidèle à ses devoirs de chrétienne, mettant en pratique ce que dit l’évangile : « j’étais prisonnier, et vous m’avez visité » (Mt 25) ?

La sainteté de Jeanne s’est épanouie à partir de son devoir d’état, à partir de cet indispensable devoir de chaque jour. Jeanne a toujours eu la juste attitude entre l’essentiel et l’indispensable. Plus exactement, en Jeanne, l’essentiel et l’indispensable se sont associés d’une manière heureuse : à travers l’indispensable s’est exprimé l’essentiel qui, pour elle, était de plaire à Dieu.

Notre premier devoir, en tant que chrétiens, amis et disciples de Jésus-Christ, est celui envers Dieu : il nous faut aimer Dieu de tout notre cœur, notre esprit, de toute notre intelligence.  Cela a des racines bibliques. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent dans ton cœur ! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout ; tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau ; tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes » (Dt 6, 6-9). Ce premier commandement en appelle un  second. Le Christ, dans l’Évangile, à une question d’un pharisien sur le plus grand commandement, nous le dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. A ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes » (Mt 22, 37-40).

L’essentiel est bien de donner à Dieu une place en sa vie mais cet essentiel est en lien étroit avec ce que la vie demande de faire, avec l’indispensable, notre devoir d’état, avec tout ce qui nous incombe dans le concret de la vie. Il peut changer selon les circonstances, mais il nous attend chaque jour, régulièrement. Et cela peut être parfois pesant, voire peu exaltant. Et pourtant, c’est à travers ce devoir d’état peu exaltant que la grâce de Dieu nous rejoint, que germe dans la grisaille et la lenteur des jours ce qui ne passe pas. Car on ne va pas à Dieu par de belles idées ou de belles émotions mais par l’accomplissement de son devoir de chaque jour. Dom Marmion, moine et grand spirituel, écrivait à ce sujet : « On ne s’élève pas vers Dieu par des plaintes stériles sur le passé ni par de beaux projets d’avenir, mais par l’accomplissement, à chaque heure du jour, du devoir actuel ». Ainsi, « il est aussi beau d’éplucher des pommes de terre pour l’amour de Dieu que de bâtir des cathédrales » (Guy de Larigaudie).

Ce devoir d’état n’éteint pas les grands désirs ; il prépare patiemment et petit à petit le terreau de nos existences d’où germeront peut-être de grandes choses, si Dieu nous y appelle. L’âme doit se disposer à une certaine discipline si elle veut aspirer à ce qui est grand et beau. Si nous ne sommes pas capable de persévérer dans les petites choses à faire de chaque jour,  on risque de passer à côté des grandes ! Car ce qui est grand se prépare dans l’humilité et le travail obscur, accompli avec beaucoup d’amour et de renoncement. Artistes, scientifiques, sportifs doivent s’imposer une discipline sévère s’ils veulent un jour maîtriser leur art, leur science ou leur sport. Car cela ne s’improvise pas mais passe par d’humbles exercices répétés régulièrement et durant de longues années.

De plus, en son devoir d’état, on se sent appartenir à sa famille, à sa communauté, à sa maison, dans le souci de rendre service et de mettre ses compétences au service des autres. Ainsi Jeanne de France. Une fois devenue duchesse de Berry, ayant de réelles capacités à gouverner, elle met ses compétences au service de son duché : bourses d’études pour des écoliers pauvres, aides aux indigents, soins donnés aux malades, formation de ses premières filles annonciades etc. Pas de répit pour Jeanne dont la vie conjugue deux verbes : plaire et servir, plaire à Dieu, à la Vierge, les servir en servant son prochain. Fidèle jusqu’au bout comme le serviteur de l’évangile.

Revenons, pour terminer, au serviteur de l’évangile. Ce serviteur est fidèle à son devoir d’état, qui est de servir son maître en tout temps, au champ comme au retour des champs. Pas de répit. Que veut donc dire Jésus ?  Dieu serait-il un maître exigeant ? Pourtant, Jésus ne nous dit-il pas ailleurs : « bienheureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. En vérité, je vous le dis: il mettra le tablier, les fera mettre à table, et, s’approchant, il les servira ? » (Lc 12,36s). Et il ajoute même qu’il est « Celui qui sert » ?  Jésus se contredirait-il ?  Non. Jésus, en cet évangile du serviteur quelconque,  met l’accent sur le fait que tout notre temps, nos forces, appartiennent à Dieu. Toute notre personne est vouée à aimer. Tel est notre véritable service. Et cela prend toute la vie.

Ainsi, le réel de nos vies est service de Dieu et de notre prochain, et cela passe par nos devoirs actuels. C’est une source de joie simple, la joie de savoir que l’on plaît à Dieu à travers eux, joie simple de s’oublier et de se donner pour se soucier des autres et faire grandir la vie. L’ordinaire des jours, l’infime et l’humus de nos journées est bien cette terre où grandit et s’épanouit le véritable amour, la véritable joie, celle que personne ne peut nous ravir.

 

III – Juillet 2014

La sortie de soi

Au cours de sa vie, Jeanne a appris ce que c’est que d’être rejetée, exclue et méprisée. Petite fille handicapée, le roi son père l’éloigne afin de la soustraire aux regards de la Cour. Mariée à Louis d’Orléans, ce dernier l’ignore. Ainsi, au baron de Lignières, elle dira, en parlant de son mari : « vous-même et chacun, vous voyez bien qu’il ne fait aucun cas de moi. » Comment Jeanne, dans de telles circonstances, a-t-elle pu rester debout dans la vie, debout dans l’espérance ?

Un évangile

« À son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre et s’arrêtèrent à distance ; ils élevèrent la voix et dirent : « Jésus, Maître, aie pitié de nous…. » Luc 17, 12).

Une parole sur Jeanne

« L’une des causes que le roi mettait en avant pour être séparé de Jeanne, c’était que la noble Dame – parce qu’elle était de petite stature et contrefaite des épaules – n’était pas apte à donner une lignée à la France. Apprenant cela, la sainte Dame dit, en présence de ceux qui plaidaient pour le roi, que Notre Seigneur était aussi puissant en sa personne comme il l’avait montré envers la femme de Bien Aimé Georges, son serviteur, qui avait de beaux enfants bien formés et de belle stature d’une femme qui était fort disgraciée… » (Les Sources 348).

Une parole pour aujourd’hui

Au temps de Jésus, en Palestine, être lépreux, c’était, encore plus qu’aujourd’hui, être condamné à vivre en exclu, à part des autres. En effet, c’est à l’entrée d’un village que dix lépreux appellent Jésus, le suppliant de les prendre en pitié : « Jésus, maître, prends pitié de nous! » Ils sont là, espérant contre toute espérance. Ils sont là, mais à distance ; ils en ont l’habitude.

Jeanne s’est approchée du Christ telle qu’elle est, avec le poids de son corps et de sa vie, le poids de ses déceptions et aussi de ses espérances. Elle se sait fragile et faible et elle sait que son handicap la met de côté. Un jour, elle confie au médecin privé de Louis d’Orléans, son mari : « ah, maître Salomon, je ne suis pas la femme qu’il faut pour un tel prince… » Elle regarde donc sa situation en face. Elle assume cette réalité crucifiante. Elle a vite compris qu’elle est quelqu’un que l’on rejette, sur lequel on détourne le regard. Comme l’homme des douleurs que décrit le prophète Isaïe, elle est pour son mari un objet de honte, quelqu’un d’insignifiant et de méprisé auquel on ne fait aucun cas : « comme quelqu’un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n’en faisions aucun cas » (Is 53, 2-3).

Mais c’est une femme de foi dont le seul désir est de plaire à Dieu, à l’exemple de la Vierge Marie, la première croyante. C’est la grande lumière qui a éclairé toute son existence. À cette lumière, elle a pu découvrir le sens des événements qui ont jalonné sa vie. Si Alexandre Jollien, infirme moteur cérébral, dans son livre Éloge de la faiblesse, écrit que la philosophe a constitué pour lui « une sorte de loupe pour observer la réalité, pour lire dans les événements quotidiens, pour trouver un sens aux expériences » (p. 49), pour Jeanne, c’est la lumière de la foi, une foi réfléchie et vécue, qui a constitué « cette loupe », lui permettant de lire, au cœur des événements de sa vie, une parole venant d’en-haut, un sens aux horizons insoupçonnés. C’est particulièrement vrai lorsqu’elle apprend qu’elle n’est plus l’épouse de Louis d’Orléans. Dans cette douloureuse épreuve, elle comprend que l’heure pour elle est venue de réaliser la promesse divine reçue en son enfance – fonder un nouvel Ordre religieux – que l’heure est venue pour elle de faire le bien que, jusque là, elle n’a pu faire. « Notre Seigneur, à cette heure, me fit la grâce que, soudain, quand j’entendis ces nouvelles, il m’entra dans le cœur que Dieu le permettait ainsi afin que je fasse beaucoup de bien, selon ce que j’avais tant désiré… »(Les Sources 350).

Sa vie de foi et de prière a donc été, pour elle, une force, les amitiés aussi. Car Jeanne a eu de réelles amitiés. Qu’il suffise d’évoquer ici le père Gabriel-Maria. Jeanne avait en lui une grande confiance. Elle le lui dit au soir de sa vie : « Mon père, parmi ceux que je laisse sur terre et en ce monde, je n’ai confiance qu’en vous et en mes sœurs » (Les Sources 501).

Il y avait entre eux deux une réelle affinité spirituelle, une réelle amitié. Les billets, courts et laconiques, en style télégraphique, qu’ils s’échangeaient en témoignent. En effet, « le tout est sommaire et en peu de mots : il leur suffisait de bien s’entendre l’un et l’autre en leurs dévotions et exercices, qui étaient bien grands et merveilleux » (Les Sources 222). Jeanne voyait en Gabriel-Maria comme un présent de la Vierge « car, elle estimait qu’il l’aimait en Marie et pour Marie, que la Vierge Marie le lui avait donné pour son réconfort spirituel, pour son Ordre afin de l’aider à le fonder et à l’édifier sur terre » (Les Sources 215). De son côté, Gabriel-Maria « aimait [Jeanne] d’une manière très chère » (Les Sources 222).

Dans son livre, Alexandre Jollien montre combien l’amitié a été pour lui un secours sans prix, que tel ami a été pour lui « une présence bienfaitrice, une aide précieuse » et que « son soutien se situe au-delà des mots, au-delà des actes » (p. 83). Sans se tromper, on peut dire que Gabriel-Maria a été pour Jeanne ce soutien et cette présence bienfaisante. Auprès d’elle, il a été l’image de la Bonté de Dieu, de sa Bienveillance. Ne l’appelait-elle pas le « Père Vigilant », celui qui veille, et qui veille avec bonté ? Cette bonté qu’elle a reçue, jeanne l’a aussi donnée, elle qu’on appelait « la bonne duchesse », toute attentive aux besoins des autres. « Elle était remplie de grande charité, de douceur et de bonté envers les pauvres qu’elle a recueillis et réconfortés » (Les Sources 36). La bonté ? C’est la seule consigne qu’elle donnait à ses premières Annonciades lorsqu’elle devait les quitter pour une raison ou pour une autre : « Mes filles, leur disait-elle avant de partir, soyez bonnes…» (Les Sources 129). La bonté, qui était en elle, l’a tirée de tout repli sur elle-même, la poussant en avant.

Mise de côté à cause de son handicap, méprisée par son mari, elle aurait pu en vouloir à la vie. Comme la femme courbée de l’évangile, elle aurait pu être courbée sur son propre malheur. Elle ne s’est pas résignée à marcher en regardant le sol, à ne plus voir loin devant elle. Elle ne s’est pas résignée à rester sur l’immédiat, ou à ruminer le passé, à pleurer l’échec de son mariage, à cultiver les rancœurs et les tristesses. Elle a vécu comme déliée des chaînes qui pourtant l’entravaient, regardant vers le haut, vers quelque chose qui la tirait hors d’elle-même. Si la philosophie a pu être ce levier chez Alexandre Jollien, chez Jeanne cela a été sa vie de foi et de charité, sa vie de prière aussi, habitée qu’elle était par un réel et habituel sentiment de Dieu. En effet, avoue Gabriel-Maria, « c’était l’une des personnes qui a eu plus de sentiment de Notre Seigneur en ses oraisons qu’il y a longtemps qui fut vue sur terre… » (Les Sources 188).

Sa vie nous dit qu’au milieu des épreuves, rester debout est possible, qu’il y a un sens et que ce sens est toujours à chercher vers ce qui fait sortir de soi. Son existence nous dit sa capacité d’être, son courage d’être, et sa confiance en la vie.

 

IV – Octobre 2014

Les joies simples de la vie

En ce jour unique qu’a été le jour de son baptême, l’eau vive de l’Esprit Saint s’est écoulée en Jeanne et le don de la foi lui a été donné. Au plus intime d’elle-même demeure donc une Présence, la source de la vraie joie. Toute sa vie, Jeanne a été attentive à cette secrète présence, à cette joie secrète.

Un évangile

« Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père et je demeure en son amour. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète » (Jn 15, 9-11).

Une parole sur Jeanne

 « La chose qu’elle craignait le plus : révéler à son père quand elle avait eu quelque consolation de Notre Seigneur, de peur qu’il eût quelque estime d’elle et qu’il cessât de l’exercer en humilité, et aussi, que l’on connût le don que Notre Seigneur lui faisait en ses oraisons » (Les Sources 86)  Souvent, elle venait voir [les sœurs] à leur ouvroir. Elle se mettait sur la chaise qui est encore tout près de la cheminée et les regardait faire leurs petites besognes. Elle se réjouissait si familièrement avec elles qu’elles semblaient être ses propres filles » (Les Sources 493)

 Une parole pour aujourd’hui

Les deux citations qui ouvrent ces quelques réflexions montrent que la joie de Jeanne est à la fois spirituelle et toute humaine. Jeanne est une femme de prière, elle vit dans la familiarité de Dieu. Ce que nous dit son premier biographe le laisse entendre : quand elle prie, Jeanne fait l’expérience de la douceur de Dieu, de sa « consolation ». C’est un don, une grâce qu’elle reçoit, et en ce don, en cette grâce elle puise une joie secrète, celle d’aimer et de se savoir aimée par Dieu. C’est le grand bonheur de sa vie. Et cela a influencé sa manière de vivre, de se comporter dans la vie car, ce bonheur, elle a voulu le partager : c’était sa joie et « tout son désir de gagner des âmes à Jésus et à la Vierge Marie » (Les Sources 101).

Ce bonheur qu’elle goûte au profond d’elle-même, elle ne peut le cacher car il affleure de sa personne. On raconte qu’un jour, « elle voulait cacher autant qu’elle pouvait la consolation que lui faisait Notre Seigneur. » Mais, son père spirituel lui demanda la cause de cette « consolation ». Elle lui dit alors : «mon père, Notre Seigneur par sa grâce – non par mes mérites – m’a donné une abondance de larmes », au cours de la messe. Les larmes de Jeanne ne sont pas des larmes de tristesse mais de reconnaissance envers le Christ qui, en ce jour, s’offrait à elle dans l’eucharistie »(Les Sources 135).

On pourrait penser que faire l’expérience de telles grâces détache des joies simples de la vie. Il n’en est rien. Bien au contraire. Jeanne goûte les petites joies de la vie comme celle de revoir le père Gabriel-Maria qui vient d’être malade. Elle le reçoit « avec grande joie, « ayant « souffert de sa maladie » (Les Sources 65). Sa joie est celle du soulagement, la joie  de revoir un proche en bonne santé.

Joie encore pour Jeanne de voir ses filles spirituelles progresser dans leur formation, de les voir retenir les enseignements que Gabriel-Maria leur dispensent. En effet, « il les exhortait tous les jours quand il était à Bourges. » Alors, «elle prenait une grande joie à voir qu’elles savaient si bien raconter, qu’elles retenaient si bien ce qu’on leur disait » (Les Sources 129). Sa joie est ici celle d’une mère qui voit ses enfants grandir, qui les voit profiter de l’éducation qu’elle leur donne. Sa Joie est aussi de pouvoir entretenir des relations simples avec ses filles et de voir ses filles être, elles aussi, simples envers elle. Ainsi, elle aimait parler « avec elles familièrement. Elle les instruisait, leur apprenait à donner tout leur cœur à Dieu et à la Vierge Marie » et « elle prenait grand plaisir quand elle voyait qu’elles se comportaient familièrement avec elle »(Les Sources 111, 150). Jeanne sait aussi susciter de la joie. C’est ainsi qu’en une certaine fête de l’Épiphanie, elle a fait venir des  « joueurs de farces » en son château de Châtillon-sur-Indre pour réjouir les gens de sa Maison.

Ces quelques exemples montrent Jeanne toute humaine, ouverte aux joies simples de la vie. Et cela devait transparaitre sur son visage par un certain « épanchement de joie » ; en elle, on devait pressentir « cette liberté de cœur, cette ouverture d’esprit que la charité porte toujours avec soi » (Les Sources 1080). Pourtant, que d’obstacles sur son chemin.

Par exemple, la fondation de son Ordre lui a donné beaucoup de soucis. Elle a dû attendre deux ans avant que le père Gabriel-Maria se décide à l’aider. Durant ces deux années d’incertitude, peut-être a-t-elle relu ce passage de saint Jean où il est dit que « la femme, sur le point d’accoucher s’attriste parce que son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde » (Jn 16, 21) Deux ans bien éprouvants pour sa santé. Mais Gabriel-Maria va finir par reconnaître le bien fondé de son projet de fondation, et la situation se dénouera.

Nous faisons tous plus ou moins cette expérience, un jour ou l’autre : lorsque nous travaillons à un projet important sur le plan personnel, ou sur le plan familial, professionnel, un projet qui nous tient à cœur, il y a souvent beaucoup de soucis et d’obstacles avant d’en voir le bout ! On le porte en soi, comme une mère son enfant. Une fois que ce projet a vu le jour, ne plus avoir à le porter et à y travailler suscite peut-être un passage à vide, mais demeure la paix due au sentiment du devoir accompli.  La joie n’est pas loin, non pas une joie exubérante, mais toute intérieure.

De même, sur le plan de la vie spirituelle : quand une nouvelle manière d’être serait nécessaire pour aller plus loin sur la route de l’évangile, le premier réflexe est peut-être celui de la crainte, du repliement sur soi. C’est alors qu’il est bon de réentendre ces paroles du Christ : « mais courage, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33). En christianisme, toute tristesse ou souffrance intérieure assumée sous le regard de Jésus, pour Lui et avec Lui, enfante « l’homme nouveau ». L’être profond se renouvelle, doucement se transfigure. Mais c’est bien souvent à notre insu, dans la foi. Alors, quand des choix s’imposent, demandons-Lui la force de les poser et non de les éviter ; quand des clarifications sont nécessaires, demandons-Lui de ne pas se réfugier dans l’à peu près ; quand il serait bon de sortir de vieilles habitudes, demandons-Lui le courage de les quitter  et pourquoi ? Pour que la vraie joie puisse naître en nous-mêmes. Joie pascale car elle nous prend au milieu de nos luttes, de nos nuits et de nos larmes pour nous mener jusqu’à la lumière de la paix et de l’espérance.

Cette joie n’est pas une conquête, elle est un don de celui qui nous aime et en qui nous mettons toute notre confiance, un don reçu au jour de notre baptême comme un talent à faire fructifier. On est fait pour la vraie joie, le bonheur véritable. Tel est notre destin. Les petites joies de la vie en sont comme un avant-goût ; elles nous le font pressentir. C’est dire leur importance !

FIN

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