Voila 550 ans, naissait à Nogent-le-Roi, le 23 avril 1464, Jeanne de France. Quelques articles sur cette sainte vont être proposés au cours de cette année :
 

Jeanne et l’enfance spirituelle 

Un évangile

On lui présentait des petits enfants pour qu’il les touchât, mais les disciples les rabrouèrent. Ce que voyant, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n’y entrera pas. » Puis il les embrassa et les bénit en leur imposant les mains (Mc 10, 13-16).

Une parole sur sainte Jeanne

« Dès son jeune âge, à quatre ou cinq ans, elle fut mise dans la maison de monsieur de Lignières qui l’a toujours aimée dès sa naissance et préservée de la fureur de son père qui ne l’aimait pas comme un bon père doit aimer son enfant.  Souvent, le bon monsieur de Lignières la cachait dans ses grandes manches, afin que son père ne la trouve ni ne lui fasse quelque mal. Elle se tenait paisiblement en ce lieu, en toute humilité et patience. Quand on lui donnait à manger, elle le prenait doucement, ce qui est une chose merveilleuse et miraculeuse, vu le bas âge auquel elle était. […] Étant âgée de cinq ans, elle priait souvent la Vierge Marie qu’il lui plût de lui enseigner et de lui révéler en quoi elle pourrait lui faire grand service et plaisir, car c’était tout son désir de la servir, de l’honorer et de lui faire plaisir » (Les Sources, p. 37-38).

 Une parole pour aujourd’hui

Jeanne – elle a  5 ou 7 ans – est attirée par Jésus qu’elle rencontre dans un cœur à cœur régulier, dans le petit oratoire de Lignières et ce cœur à cœur éveille en elle le désir de lui plaire et de lui rendre service ainsi qu’à sa Mère, la toute sainte Vierge Marie. Elle a aussi confiance envers le baron de Lignières à qui elle obéit. Par ces deux petits flashes sur son enfance, Jeanne nous montre quelques vertus de l’enfance.

Enfant ? N’est-ce-pas ce que nous sommes tous depuis notre baptême? Saint Paul écrit que le Saint-Esprit rend témoignage à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu, et de nous conseiller à avoir une grande docilité au Saint-Esprit. N’est-ce pas cela l’enfance spirituelle ? La docilité à l’Esprit Saint, cette docilité qui nous fait nous tenir sous son influence, comme Jeanne se mettait sous l’influence de monsieur de Lignières afin d’échapper  à la sévérité de son père : avec lui et près de lui, elle se sent en confiance car elle se sent aimée comme elle est.

La première à nous en ouvrir le chemin, c’est bien la Vierge Marie, toute prise à l’ombre de l’Esprit Saint, Marie que la petite Jeanne regardait si souvent et priait si souvent, n’ayant qu’une idée : lui plaire et la servir. Ce chemin n’est pas réservé aux saints ; il est ouvert à tous. Tous nous sommes appelés à réaliser notre véritable vocation, grâce à notre docilité à l’Esprit Sant : celle de devenir des enfants de Dieu, à la ressemblance de l’Enfant du Père, le Christ.

Quelles sont les qualités natives de l’enfant ? Peut-être la simplicité. L’enfant est comme il est, se présente tel qu’il est, il sait qu’il a besoin des autres, de sa mère, de son père, il a confiance et s’abandonne entièrement entre leurs mains. Il croit ce que lui dit sa mère, son père.  Confiance absolue. Abandon total. Il les aime et se sait aimer d’eux.  Si l’enfant n’est pas encore parvenu à une maturité, il est en devenir, si l’enfant, au fur et à mesure qu’il grandit, doit devenir indépendant de ses parents, au contraire, l’enfant spirituel tend à devenir de plus en plus dépendant de l’Esprit qui le fait vivre, livré à l’action divine. L’enfant spirituel sait qu’il ne pourra jamais se suffire à lui-même totalement ; il a besoin d’un Autre.  L’enfant de Dieu devient de plus en plus dépendant du Père, jusqu’à ne plus rien faire sans se référer à Lui afin de lui plaire en tout.

L’enfant de Dieu devient simple, c’est-à-dire, qu’il rejette de sa vie toute duplicité. Il  cherche comment plaire à Dieu. Dans la mesure où ses intentions sont droites, sans duplicité, sa vie sera lumineuse comme le visage d’un enfant : « Si ton œil est simple, tout ton corps sera dans la lumière ; la lampe du corps, c’est l’œil simple et droit ; mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera dans les ténèbres».

Il est aussi humble car il connaît sa faiblesse et sait qu’il ne peut rien faire par lui-même : « Sans moi vous ne pouvez rien faire. »  Il s’abandonne au Christ et se détourne de lui-même. Il lutte contre son amour propre, contre sa volonté propre. Il se met à genoux et prie. Il croit en la Parole de son Dieu, comme l’enfant croit à la parole de ses parents. L’enfant spirituel fait bien partie de ses petits qui ont fait exulter le Christ un jour : « Je te rends grâce, ô Père, de ce que tu as caché ces choses aux prudents et aux sages et de ce que tu les as révélées aux petits. »  L’enfant spirituel tient la main de sa Mère Église. Il a confiance, confiance aux promesses divines. Il est sûr de Dieu comme l’enfant est sûr de ses parents. Il compte aussi sur la Vierge, sur les Saints. Il sait qu’il fait partie d’une grande famille dont les membres sont unis entre eux par l’Amour.  Il sait que Dieu l’aime ; il s’appuie sur cet Amour aux heures lumineuses de sa vie comme aux heures sombres.

Dans la logique de l’Évangile, l’enfance est d’abord un état de pauvreté, de dépendance, de faiblesse. L’enfant spirituel reconnaît qu’il est cela : pauvre, dépendant et faible mais non pas dans le découragement mais dans la simplicité du cœur, la liberté et la fraîcheur retrouvée de l’âme, dans l’audace de sa confiance.  Si l’enfance spirituelle est véritablement une sagesse de vie, elle est aussi une réalité pleine de paradoxe qui conjugue des contraires : petitesse et grandeur, pauvreté et richesse, faiblesse et plénitude etc. Un saint Paul l’avait bien compris lui qui s’écriait : « lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » !  On peut dire que notre enfance véritable n’est pas derrière nous mais bien devant nous. C’est notre avenir. Dans la mesure où nous nous laissons conduire par l’Esprit de notre Baptême, par la Vierge, notre Mère, nous parviendrons à l’âge adulte dans le Christ qui est d’être enfant avec  Lui, l’Enfant du Père.

Encore une fois : la Vierge Marie peut nous aider, nous guider sur ce chemin de l’enfance spirituelle. Marie fait confiance à la Parole entendue de la part de Dieu ; elle est spontanée, partant en hâte aider sa cousine Élisabeth, elle obéit simplement aux lois de l’empereur, elle fait confiance à Joseph quand celui-ci lui dit qu’il faut partir en exil, elle se laisse enseigner par Jésus, elle le suit jusqu’au bout, dans la confiance et l’espérance. Et Jésus nous la donne pour Mère avant de remettre entre les Mains de son Père son esprit. Pour celui qui la prend chez lui, c’est à dire, en sa vie, en son cœur, il entre dans la logique du véritable amour, l’Amour donné et reçu.  Le lien unique et personnel que le Christ a voulu nouer entre la Vierge et nous est donc un appel à vivre notre vie avec elle, en toute confiance. Si c’est ainsi, elle nous donnera part à sa pureté, à sa prudence, à son humilité, à sa foi, à la prière, à son obéissance, à sa pauvreté, à sa patience, à sa charité, à sa compassion. Car, comme le dit la Petite Thérèse dans sa poésie « Pourquoi je t’aime ô Marie : « Le trésor de la mère appartient à l’enfant ».  Tout cela n’est pas de l’ordre du faire mais de l’être…. C’est un don de Dieu.

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Jeanne et le devoir d’état 

Un évangile

Qui d’entre vous, s’il a un serviteur qui laboure ou garde les bêtes, lui dira à son retour des champs : Vite, viens te mettre à table ? Ne lui dira-t-il pas au contraire : Prépare-moi de quoi dîner, ceins-toi pour me servir, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après quoi, tu mangeras et boiras à ton tour ? Sait-il gré à ce serviteur d’avoir fait ce qui lui a été prescrit ? Ainsi de vous ; lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devions faire (Luc 17, 7-10).

Paroles sur Jeanne

Elle rendait à son mari le bien pour le mal. À ses propres frais et dépens, elle ne cessa de poursuivre sa libération jusqu’à ce qu’il soit mis hors de prison. Souvent, elle allait le visiter et le consoler. […] Elle se donna tant de peine pour la délivrance de son mari qu’il fut délivré. Il n’en eut pas de reconnaissance… » (Les Sources, p. 41). Elle était remplie de charité, particulièrement envers les pauvres veuves et les enfants orphelins ; elle les faisait aider dans tous leurs besoins et dans toutes leurs nécessités. Elle envoyait par la ville de Bourges s’informer secrètement pour savoir où étaient les pauvres gens qui, par honte, n’osaient déclarer leurs nécessités. Quand elle l’avait appris, elle leur envoyait des draps, du linge et de l’argent par l’intermédiaire de personnes dévotes, si discrètement que l’un ne savait rien de l’autre (Les Sources, p. 352).

Parole d’aujourd’hui

Toute sa vie, Jeanne a fait preuve de fidélité : elle a été jusqu’au bout de ses devoirs conjugaux, de ses devoirs de duchesse, de sa mission de fondatrice. Elle ne se dérobe pas, fidèle à ses simples devoirs de chrétienne. Plaire à Dieu, qui est son idéal, son essentiel,  elle l’a réalisé en vivant simplement son devoir de chaque jour : tel a été son chemin de sainteté.

Notre premier devoir, en tant que chrétiens, amis et disciples de Jésus-Christ, est celui envers Dieu : il nous faut aimer Dieu de tout notre cœur, notre esprit, de toute notre intelligence.  Cela a des racines bibliques. À une question d’un pharisien sur le plus grand commandement, le Christ répond : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. A ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes. (Mt 22, 37-40). L’essentiel est bien de donner à Dieu une place en sa vie mais que cela soit en lien étroit avec ce que la vie demande de faire.

Le devoir d’état ?  C’est tout ce qui nous incombe dans le concret de la vie ; il peut changer selon les circonstances, certes, mais il nous attend chaque jour. Cela peut être parfois pesant ou peu exaltant. Et pourtant, c’est à travers ce devoir d’état que la grâce de Dieu nous rejoint, que germe dans la grisaille des jours ce qui ne passe pas. Car on ne va pas à Dieu par de belles idées ou de belles émotions mais par l’accomplissement de son devoir de chaque jour. Dom Marmion, moine et grand spirituel, écrivait :  « On ne s’élève pas vers Dieu par des plaintes stériles sur le passé ni par de beaux projets d’avenir, mais par l’accomplissement, à chaque heure du jour, du devoir actuel ». De son côté, Guy de Larigaudie aimait dire : « il est aussi beau d’éplucher des pommes de terre pour l’amour de Dieu que de bâtir des cathédrales. » Ce qui est grand se prépare dans l’humilité et le travail obscur. Artistes, scientifiques, sportifs etc. doivent s’imposer une discipline sévère s’ils veulent un jour maîtrise leur art, leur science ou leur sport.  Le devoir de chaque jour permet de mûrir, de grandir. En son devoir d’état, on se sent appartenir à sa famille, à sa communauté, à sa maison, dans le souci de rendre service et de mettre ses compétences au service des siens. Ainsi Jeanne de France. Une fois duchesse de Berry, ayant de réelles capacités à gouverner, elle met ses compétences au service de son peuple du Berry : bourses d’études pour des écoliers pauvres, aides aux indigents, soins donnés aux malades, formation de ses premières filles annonciades etc. Pas de répit pour Jeanne dont la vie se conjugue sur deux verbes : plaire et servir, plaire à Dieu, à la Vierge, les servir en servant les autres. Fidèle jusqu’au bout comme le serviteur de l’évangile.

Car le serviteur de l’évangile est fidèle à son devoir d’état, qui est de servir son maître, au retour des champs, après de longues heures de travail. Pas de répit.  Que veut donc dire Jésus ? Dieu serait-il un maître exigeant ? Pourtant, Jésus ne nous dit-il pas ailleurs « Bienheureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. En vérité, je vous le dis: il mettra le tablier, les fera mettre à table, et, s’approchant, il les servira ? » (Lc 12,36s). Et il ajoute même qu’il est « Celui qui sert » ?  Jésus met ici l’accent sur le fait que tout notre temps, nos forces appartiennent à Dieu. Toute notre personne est vouée à aimer. Tel est notre véritable service. Et cela prend toute la vie. Pas de congés payés ni de vacances en Amour !

Le réel de nos vies est service de Dieu et de notre prochain. C’est une source de joie simple, la joie de savoir que l’on plaît à Dieu, joie de s’oublier soi-même pour se soucier des autres. Et cette joie simple se nourrit de ce que Dieu veut et désire, comme celle de Jésus dont la nourriture était de faire tout ce qui plait au Père : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 4, 34). Dieu le premier a pris ce chemin, Lui le maître est devenu serviteur de tous. Il nous précède sur ce chemin-là. Car « il n’y a qu’un seul Maître, le Christ, et «celui qui voudra devenir grand» devra être prêt à se faire le serviteur de tous. Notre existence se construit sur l’humble terre des petits gestes de chaque jour, de ces petits gestes au service de notre prochain.  De cela, Jésus nous en donne l’exemple lorsqu’il  lave les pieds de ses apôtres. « Si votre Seigneur, votre Maître, vous lave les pieds, c’est que vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns les autres »(Jn 13, 14). Jésus révèle ainsi son Amour et l’Amour du Père pour nous d’une manière concrète. C’est à travers nos humbles gestes et nos humbles services que nous faisons découvrir à notre prochain l’amour de Dieu pour eux.

Il est un geste, dans la vie de Jeanne, qui souligne combien elle désire cette union avec Jésus, et Jésus serviteur, c’est celui du lavement des pieds. Chaque année, en effet, au moment du Jeudi Saint, Jeanne lave les pieds de treize pauvres, en souvenir de la Cène du Seigneur. Par ce geste, elle montre que le Christ-Serviteur est au centre de sa vie, qu’Il est le modèle à partir duquel elle comprend son existence, son devoir de chaque jour. Ce geste du Christ, que Jeanne refait, est l’image de sa vie qu’elle a mise tout entière sous le signe du service, à l’exemple de la Vierge, la servante du Seigneur.

Par ce geste, Jeanne nous dit trois choses. D’abord, se laver les pieds les uns les autres, c’est-à-dire, s’entraider avec sollicitude et bienveillance. Ce geste du lavement des pieds, Jeanne ne le fait pas seulement une fois l’an mais quotidiennement : rendre service à son prochain, lui venir en aide, tel est son devoir d’état. Tout homme, quel qu’il soit, est au centre de ses préoccupations, grands et petits, riches et pauvres.

La deuxième chose que Jeanne veut nous dire, concerne  le service de l’autorité, autre aspect de son devoir d’état. A l’image du Christ, Berger donnant sa vie pour ses brebis, Jeanne, en tant que duchesse, a exercé son autorité d’une manière toute donnée, proche, personnelle, et non pas d’une manière lointaine et impersonnelle. Elle ne s’est pas placée en dehors de son peuple, ou au-dessus, mais bien « avec » lui, venant en aide à chacun, selon ses possibilités.

Enfin, la troisième chose que Jeanne semble vouloir nous dire c’est que le fait de se rendre service, d’être proche des autres, tout cela vécu dans la perspective du lavement des pieds, construit l’unité et la paix. Ainsi, nos devoirs de chaque jour peuvent être un réel chemin de communion.

Chemin de longue durée, celui de la longue patience de l’amour, au cœur du réel sans fioriture du quotidien, rythmé par nos devoirs actuels : mais c’est là, et là seulement, que peuvent nous rejoindre les inattendus de Dieu !

Jeanne et l’exclusion ou Jeanne et

la sortie de soi

« Dans la parole de Dieu apparaît constamment ce dynamisme de « la sortie » que Dieu veut provoquer chez les croyants. Vivre en suivant Jésus signifie apprendre à sortir de nous-mêmes pour aller à la rencontre des autres, pour aller vers les périphéries de l’existence, faire le premier pas vers nos frères et nos sœurs, en particulier ceux qui sont le plus éloignés, ceux qui sont oubliés, ceux qui ont le plus besoin de compréhension, de réconfort, d’aide » (Pape François).

C’est à la lumière de ces paroles du pape François que j’ai revisité la vie de sainte Jeanne de France, la fondatrice de l’Annonciade, du moins certains événements de sa vie. Ce n’est pas artificiel, ou vouloir à tout pris récupérer les paroles du pape François ! Non. En relisant et méditant la vie de Jeanne, il paraît évident qu’elle a été elle-même vers « les périphéries de l’existence », telles que ces périphéries se présentaient bien sûr à son époque. On peut dire que sa vie a été une sortie, un exode.

Dans l’Ancien Testament, le Peuple de Dieu apparaît comme un Peuple en exode, comme un Peuple qui vit le « dynamisme de la sortie » (Pape François, Joie de l’Évangile 20). C’est Abraham qui quitte son pays pour une terre promise par Dieu, c’est Moïse qui accepte d’aller là Dieu lui dit d’aller, c’est Jérémie qui va à la rencontre de tous ceux à qui Dieu l’envoie. Et c’est Jésus, en fin de compte qui, au terme de sa mission sur terre, au moment de retourner vers son Père envoie ses disciples porter son Évangile à la terre entière, l’annoncer à tous les peuples. Les saints donnent tous l’exemple de cette « sortie missionnaire (Pape François, Joie de l’Évangile 20). Ils ont tous accepté de « sortir de [leur] propre confort », ayant eu  « le courage de rejoindre toutes les périphéries qui ont [eu] besoin de la lumière de l’Évangile » (Pape François, Joie de l’Évangile 20). Ainsi sainte Jeanne.

Jeanne a incarné là où elle vivait les valeurs évangéliques non pas d’une manière stéréotypée, mais selon ce qu’elle était, le milieu où elle vivait et le climat spirituel de son temps marqué par la figure emblématique de saint François d’Assise.  Elle ne s’est pas cloîtrée cependant dans son milieu ; elle est allée à la rencontre des autres pour les aider, les servir. Elle est allée, selon l’expression du Pape François, « vers les périphéries de l’existence ». Bien plus, elle n’est pas seulement allée « vers les périphéries de l’existence », elle  y a vécu elle-même, car elle en faisait partie d’une certaine manière.

Jeanne aux « périphéries de l’existence »

Trois jours après sa naissance, son père Louis XI la promet en mariage à Louis d’Orléans, âgé de deux ans. Dans le jeu politique du roi, si le dauphin constitue l’atout majeur, les princesses, elles, sont bien des cartes qui peuvent aussi servir. En effet, par sa politique matrimoniale, Louis XI a toujours visé à s’attacher les grandes Maisons Princières.

Mais Jeanne grandit mal. Assez vite, on s’aperçoit qu’elle est atteinte d’une maladie osseuse qui l’handicapera toute sa vie. Louis XI décide alors de l’éloigner de la Cour. Il ne la confie pas, comme le voudrait la coutume, à celle qui doit devenir sa belle-mère, car il craint que la duchesse d’Orléans refuse de donner son fils à une future jeune femme handicapée. Il la confie alors au Baron de Lignières, en Berry. Jeanne a cinq ans mais elle a bien dû pressentir,  la cause de cet éloignement : son handicap qui la fait être une petite fille pas comme les autres.

À l’époque, tout ce qui est relâché, relâchement des mœurs, relâchement de la pratique religieuse, tant chez les laïcs que chez les clercs ou les moines etc., est alors montré du doigt ; la dégradation morale ou physique chez quelqu’un en fait un exclu, un laissé pour compte.  Ainsi Jeanne qui comprend très bien que son handicap la marginalise. Trois réflexions de sa part, rapportées par des personnes qui l’ont bien connue, montrent sa clairvoyance sur sa situation personnelle.

La première. Le 8 septembre 1476, Jeanne vient d’atteindre ses douze ans. Son  père décide donc de réaliser son projet : la marier à Louis d’Orléans. Si la jeune Jeanne accueille cette union avec tout l’amour de son cœur, toute disposée à rendre heureux l’époux que son père lui destine, il n’en est pas de même du jeune Louis qui jamais n’acceptera cette union forcée et le fera durement sentir à sa femme. En effet, durant les vingt-deux années de sa vie conjugale, il en fera aucun cas. Jeanne le dira, un jour, au Baron de Lignières qui l’incitait à parler à son mari : « Je ne oserais lui parler, lui aurait-elle répondu, car vous et chacun, vous voyez bien qu’il ne fait pas cas de moi », sachant bien que son handicap est la cause principale du mépris de son mari envers elle.

La seconde. Dans les années 1487-1489, son mari, s’étant rebellé contre  le roi Charles VIII, est en prison. Jeanne assume donc seule la gestion  du duché d’Orléans. Un jour, le médecin privé de son mari, Salomon de Bombelles, vient la voir pour la supplier de faire libérer son mari, que son mari lui en sera reconnaissant. Jeanne lui répondit : « Ne croyez-vous pas que je ne fasse pas mon devoir et que je n’aie pas pu le faire ? » et comme le médecin lui répondait qu’il le croyait, alors Jeanne lui dit qu’elle craignait, quand il serait libéré, que son mari ne l’aimerait toujours pas. En le quittant, elle lui dit aussi : « Ah !  maître Salomon, je ne suis pas la personne qu’il faut pour un tel prince ! »

La troisième. En 1498, Louis d’Orléans succède au roi Charles VIII. Devenu alors le roi Louis XII, le premier acte officiel de nouveau souverain est de demander à Rome une reconnaissance en nullité de son mariage avec Jeanne. S’ouvre alors un procès. Au cours de ce procès Jeanne est donc interrogée. Ainsi, le 13 septembre 1498, elle dit à Antoine de Lestang, docteur en droit, qui l’interroge sur la cause de cette séparation, « qu’elle sait bien qu’elle n’est pas jolie, ni belle de corps, comme le sont un grand nombre d’autres femmes. »

Jeanne regarde donc sa situation en face. Elle assume cette réalité crucifiante. Elle a vite compris qu’elle est quelqu’un que l’on rejette, sur lequel on détourne le regard. Comme l’homme des douleurs que décrit le prophète Isaïe, elle est devenue pour son mari un objet de honte, quelqu’un d’insignifiant et de méprisé, de qui on ne tient pas compte, « objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu’un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n’en faisions aucun cas » (Is 53, 3). Il est intéressant de noter que Pie XII, en 1950, quand il canonisera Jeanne, commencera la Bulle de canonisation de la nouvelle sainte par cette citation du prophète Isaïe. Ainsi l’Église comprend Jeanne et son destin à la lumière de « l’homme de douleur », sur celui que l’on met de côté, que l’on rejette.

Jeanne vers les « périphéries de l’existence »

Jeanne aurait pu se replier sur ses malheurs. Il n’en a pas été ainsi. Au contraire, c’est une femme attentive aux besoins des autres, une femme habitée par la bonté. « Elle était remplie de grande charité, de douceur et de bonté envers les pauvres qu’elle a recueillis et réconfortés » (Les Sources 36) écrit son premier biographe, lequel  se remettait souvent « en mémoire [sa] grande bonté. »

La bonté, la bienveillance, cela redonne courage, relance l’espérance et redonne souffle à la vie. Jeanne s’est employée à être toujours là où manquaient « le plus la lumière et la vie du ressuscité » (Pape François, La joie de l’Évangile 30). À l’exemple de la Vierge de Cana, elle a présenté au Christ par sa vie de prière et de charité les besoins de ceux au milieu desquels elle a vécu : « ils n’ont plus de vin » (Jn 2, 3)

Ainsi, les portes de sa maison ont toujours été ouvertes. Elle ne s’est pas enfermée en effet dans son palais ducal mais elle a fait de son palais ducal un lieu ouvert sur les besoins de ses contemporains. On venait facilement vers elle «dans les affaires importantes pour avoir un conseil, sachant que la sagesse divine reposait en elle » (Les Sources 190). Les pauvres venaient s’y faire soigner et de « ses propres mains,elle soignait elle-même les plaies qu’avaient certaines pauvres femmes aux jambes » (Les Sources 237) Elle faisait faire aussi des médicaments  « en abondance afin de les distribuer là où on pourrait en avoir besoin » (Les Sources 237) Elle avait également le souci des jeunes femmes tombées dans la prostitution ; elle les y tirait ou les faisait tirer de là « par tous les moyens qu’elle pouvait » (Les Sources 45). Elle avait un souci particulier «envers les pauvres veuves et les enfants orphelins ; elle les faisait aider dans tous leurs besoins et dans toutes leurs nécessités. » Elle avait institué sur la ville de Bourges une sorte de réseau de bienfaisance qui s’informait « secrètement pour savoir où étaient les pauvres gens qui, par honte, n’osaient déclarer leurs nécessités. Quand elle l’avait appris, elle leur envoyait des draps, du linge et de l’argent par l’intermédiaire de personnes dévotes, si discrètement que l’un ne savait rien de l’autre » (Les Sources 352) Grâce à son testament, on sait qu’elle prenait également en charge les études de dix écoliers pauvres afin qu’ils puissent étudier correctement (Les Sources 557).

Son livre de comptes pour l’année 1499-1500 nous dévoile aussi qu’elle avait le souci des personnes de sa condition ayant subi des revers de fortune : ainsi elle aide une certaine Perrette de Villebresme, venant de perdre son mari, à payer ses dettes ainsi que les employés de sa Maison.

Jusque dans sa vie de prière, Jeanne est allée aux périphéries de l’existence. Nous le savons grâce à son confesseur, le franciscain Gabriel-Maria. Elle priait en effet pour les pécheurs, elle les excusait devant Dieu, prenait leur défense, se disant en elle-même « il faut sauver ces pauvres gens. Car, Dieu a permis qu’ils  pèchent en ta présence pour voir, lui Dieu, comment tu voudrais prier pour eux et quel labeur tu entreprendrais  pour pouvoir  les  sauver »  (Les Sources 894)

La sortie de soi

Jeanne est une femme de foi dont le seul désir est de plaire à Dieu, à l’exemple de la Vierge Marie, la première croyante. L’exemple de la Vierge a été déterminant chez elle. En méditant l’Évangile, avec Marie et comme Marie, Jeanne a appris trois choses dont la mise en pratique a contribué à la construire, à la faire tenir bon dans la prière et la charité et, de ce fait, à la lancer vers « les périphéries de l’existence ».

La première chose : lire la Parole de Dieu. Comme « Marie conservait toutes ces choses, les méditant dans son cœur » (Luc, 2, 19.51) Jeanne s’est attachée aux vérités de l’Évangile. Elle l’a médité, particulièrement les passages où il est question de la Vierge, y découvrant ce qui pouvait l’aider dans sa vie quotidienne à elle. Ainsi, elle a découvert dix attitudes du cœur de la Vierge qu’elle pouvait faire siennes. Le regard de son esprit s’est alors posé sur Marie pure, Marie prudente, Marie humble, Marie croyante, Marie priante, Marie obéissante, Marie pauvre, Marie patiente, Marie charitable et Marie compatissante. Ce regard prolongé sur la Vierge à son insu a nourri ses pensées, inspiré ses paroles et orienté ses actions, les pénétrant de bonté.

La seconde chose : méditer la Passion du Christ. « Debout, Marie sa Mère se tenait au pied de la Croix » (Jn, 19,25). A l’exemple de la Vierge du Stabat, Jeanne a contemplé longuement le Crucifié, comprenant que, sur la Croix, Jésus a voulu nous « séduire par son amour » (Bx Duns Scot), par sa vie donnée, sa vie livrée. Cette méditation prolongée l’a conduite à faire de sa vie un service d’amour. Si chaque année, Jeanne lavait les pieds de treize pauvres afin de commémorer le geste du Christ lavant les pieds de ses apôtres, on peut dire que c’est toute l’année qu’elle les leur lavait par ses œuvres bonnes. La méditation de la Passion a contribué aussi à faire de Jeanne un être de bonté.

La troisième chose : recourir souvent à l’Eucharistie. « Les apôtres, avec quelques femmes, dont Marie la mère de Jésus, étaient assidus à la prière et à la fraction du pain » (Ac, 2,42). À l’exemple de Marie, Jeanne est une femme de prière ; l’eucharistie est pour elle un moment d’intense union avec Celui qu’elle reçoit. Elle communiait souvent. De communion en communion, elle est entrée toujours plus profondément dans l’intelligence de ce mystère, non pas d’une manière intellectuelle, mais  existentielle : comme la Vierge, elle a porté en elle la Présence et l’a donnée au monde, là encore, par sa bonté, ses œuvres bonnes.

Ainsi, ces trois choses que Jeanne appris en regardant la Vierge de l’Évangile l’a fait sortir de chez elle, c’est-à-dire, d’elle-même ; cela l’a conduite à avancer toujours plus avant sur les chemins de la prière et du véritable amour.

La prière et la charité ont éclairé toute sa vie, toute son existence. C’est à cette lumière qu’elle a pu découvrir le sens des événements qui ont jalonné sa vie. Si Alexandre Jollien, infirme moteur cérébral, dans son livre Éloge de la faiblesse,écrit que la philosophe a constitué pour lui « une sorte de loupe pour observer la réalité, pour lire dans les événements quotidiens, pour trouver un sens aux expériences » (p. 49), pour Jeanne, c’est la lumière de la foi, une foi réfléchie et vécue, ainsi qu’une intense vie de prière et de charité, qui ont constitué « cette loupe », lui permettant de lire au cœur des événements de sa vie le sens dont ils étaient porteurs.

Exclue de son milieu à cause de son handicap, méprisée par son mari, Jeanne aurait pu en vouloir à la vie. Comme la femme courbée de l’évangile, elle aurait pu être courbée sur son propre malheur.Elle ne s’est pas résignée à marcher en regardant le sol, à ne plus voir loin devant elle. Elle ne s’est pas résignée à rester sur l’immédiat, ou à ruminer le passé, à pleurer  l’échec de son mariage, à cultiver les rancœurs et les tristesses. Elle a vécu comme déliée des chaînes qui pourtant l’entravaient, regardant vers le haut, vers quelque chose qui la tirait hors d’elle-même. Si la philosophie a pu être ce levier chez un Alexandre Jollien, chez Jeanne cela a été sa vie de foi et de charité vécue dans le sillage de la Vierge Marie. Sa vie nous dit qu’au milieu des épreuves, rester debout est possible, qu’il y a un sens et que ce sens est toujours à chercher vers ce qui fait sortir de soi. Son existence nous dit sa capacité d’être, son courage d’être, sa confiance en la vie, envers et contre tout, comme la Vierge. Les Ave Maria qui ont jalonné toute sa vie ont été véritablement sa force. Par ces Ave Maria, Jeanne « a laissé la Vierge posséder son cœur, en lui confiant tout ce qu’elle était et tout ce qu’elle avait » (d’après une parole du pape François lors de l’audience générale du mercredi 14 mai 2014).

Jeanne et le pardon 

Parole d’évangile

Pierre, s’avançant, lui dit : « Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? »Jésus lui dit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 77 fois » (Mt 18, 21).

Parole sur Jeanne

Le roi avait tous les plus grands de France de son côté. Elle voyait tous les jours devant elle plaider sa cause en vue de cette séparation qu’elle attendait avec grande prudence et grande patience, s’en remettant en tout à la sainte volonté de Dieu (42) […] Elle leur recommandait souvent la personne du roi, montrant par là qu’elle avait un cœur bon, rempli d’humilité, de douceur, de patience et de grande constance. (Les Sources 443)

Parole pour aujourd’hui

Son mari a demandé une reconnaissance en nullité de son mariage et Jeanne, son épouse légitime, est seule face à cette épreuve. Comme la Vierge, elle consent sans comprendre. Elle pardonne. Sa prière le montre. Soeur Françoise Guyard, une de ses filles annonciades et en même temps son premier biographe, ne s’y trompe pas lorsqu’elle écrit que Jeanne « leur recommandait souvent la personne du roi, montrant par là qu’elle avait un cœur bon ». Si Jeanne est restée elle-même, heureuse dans sa foi, c’est qu’elle a gardé un cœur ouvert et disponible à Dieu, aux autres, aux événements. C’est que le pardon faisait partie de sa vie.

La réponse de Jésus à Pierre concernant le pardon nous renvoie à  nous-mêmes : dans notre vie quotidienne, que faisons-nous du pardon ? On n’a peut-être pas de grosses choses à pardonner ou à  nous faire pardonner, seulement ces petits riens qui reviennent sans cesse …

Dieu, le premier, nous pardonne. Au jour de notre baptême, nous avons été plongés dans la Miséricorde. Il est le Père prodigue en Amour qui guette notre retour, qui nous espère, nous attend les bras ouverts à chaque étape de notre existence : au matin de la vie comme au soir et au midi.

Le pardon de Dieu dégage de ses liens d’égoïsme et d’orgueil le meilleur de nous-mêmes, nous ouvre à la miséricorde, au pardon sans limite et sans arrière pensée. C’est un secret de vie.  Dans la vie de tous les jours, combien de petits pardons à donner, à se donner mutuellement ! L’autre ? Cet autre qui passe toujours devant moi, sans me regarder, celui-là qui suit toujours son idée sans faire attention à celles des autres, cet autre m’as-tu-vu qui écrase etc. Nous remarquons tout cela mais est-ce que nous nous disons parfois : que faut-il que les autres me pardonne, à moi ? Jésus nous pousse à comprendre, et à pardonner. Il nous enseigne à ouvrir nos mains et nos cœurs

Jeanne sait qu’elle a à être pardonnée, qu’elle peut faillir, être faible. Ainsi, dans son Testament, elle recommande au père Gabriel-Maria de faire faire le bien aux autres avec plus de diligence qu’il ne l’a fait pour elle qui a été longue à le faire et, dit-elle,  « je m’en repens. » (Les Sources 226) Lui-même témoigne que par lassitude elle se serait approché de péché grave : « quelquefois, dit-il, par grand ennui, s’en approcha-t-elle mais Notre Seigneur la gardait pour lui éviter de l’accomplir » (Les Sources 513). Cet aspect de Jeanne la rend humaine, proche de nous, de nos luttes et de nos combats. Jeanne a combattu. Ne raconte-t-on pas qu’après, l’épreuve de son divorce, « son cœur fut tellement atteint de tristesse qu’elle fut une année entière toute transie et décolorée chaque fois qu’elle devait prendre ses repas au point qu’il semblait que son visage était couvert de terre » (Les Sources 350) Après cette épreuve, en effet, il se jouait en elle un combat « extraordinaire, en raison des nombreuses considérations que prudemment elle gardait en son cœur » (Les Sources 350).

Pour Jeanne, le pardon, ce n’est donc pas une simple philanthropie ; l’amour des ennemis, le pardon, c’est une grâce de Dieu qui nous vient de Celui qui nous en montre le chemin et en qui nous croyons, une grâce qui nous transforme du-dedans, ouvre nos vies personnelles sur un avenir inespéré.

Mais, le pardon, l’amour des ennemis, oh !, pas forcément cet ennemi qui en veut à ma vie, mais seulement cet autre différent qui me dérange, me contredit ou m’ignore, cela dépasse nos pauvres capacités humaines. Et pourtant, n’est-ce pas une proposition réaliste qui nous est faite ? Dans un monde où règnent tant de violences et d’injustices, la seule chose à faire, c’est d’opposer un supplément de bienveillance et de bonté quand nous rencontrons telle ou telle situation conflictuelle, ou quand nous sentons monter en nous-mêmes des sentiments plus ou moins négatifs.

Cet amour-là qu’est le pardon, encore une fois, dépasse nos forces humaines. Le Christ seul peut nous apprendre à aimer vraiment, à aimer comme Lui, à aimer à la manière même de Dieu, son Père et notre Père. Cet amour-là est un don de Dieu que l’on obtient en faisant confiance en sa miséricorde, en sa grâce qui nous donne la force de le diffuser, là où nous vivons. Cet amour-là, vécu humblement par tant et tant d’hommes et de femmes, de témoins de l’Évangile, instaure au cœur de ce monde d’aujourd’hui cette fraternité universelle que le Christ est venu inaugurer et qui trouvera son plein accomplissement au terme de l’histoire. Les saints nous aident à comprendre cela.

Ainsi, saint Augustin montre que l’amour de l’ennemi s’enracine dans le fait que chaque être humain, même mon ennemi, « a été fait par Dieu. Ce qu’il est en tant qu’homme, c’est l’œuvre de Dieu ». Mais, le mal qu’il fait, « c’est son œuvre à lui ». Et de conclure : « tu n’aimes pas en cet homme ce qu’il est, mais ce que tu veux qu’il soit. Donc, quand tu aimes ton ennemi, tu aimes un frère », car nous sommes tous les fils d’un même Père.

Saint Césaire d’Arles, lui, nous remet devant les yeux ce à quoi nous sommes tous appelés lorsqu’il écrit : « Frères très chers, personne ne peut se dispenser d’aimer ses ennemis. On peut me dire : je ne peux pas jeûner, je ne peux pas prier pendant la nuit. Est-ce qu’on peut dire : je ne peux pas aimer  ? On peut dire : je ne peux pas donner tous mes biens aux pauvres et servir Dieu dans un monastère, mais on ne peut dire : « je ne peux pas aimer. »

Paroles brûlantes, paroles provocantes, surtout si notre vie a été brisée par la violence aveugle, comme celle de Maïti Girtanner, entrée en résistante durant la seconde guerre mondiale, et dont la carrière musicale fut tragiquement et à jamais interrompue à cause de traitements inhumains subis en prison. Revenue de l’enfer, elle aurait pu s’enfermer dans l’amertume et la rancœur, voire être démolie psychologiquement. Cela aurait été plus que compréhensible. Mais tel n’a pas été le cas. Si elle a pu ainsi surmonter l’horreur, ce n’est pas seulement grâce à son tempérament ; une autre force a agi en elle, une force à laquelle elle a consenti. Ainsi, écrit-elle dans son livre Même les bourreaux ont une âme : « C’est la foi au Christ ressuscité qui m’a aidée à tenir durant les moments d’épreuve et de nuit et à reconstruire une vie dont je n’étais plus pleinement maître. Cette foi au Christ qui m’enjoignait d’aimer mes ennemis et de croire au pardon en contemplant la Croix. » Et cette contemplation l’a conduite à devenir, pour cet autre qui l’avait brisée et qu’elle a un jour revu, l’image de la Paix de Dieu.

 

Jeanne et la joie au quotidien

Un évangile

« Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père et je demeure en son amour. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète […] En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira ; vous serez tristes, mais votre tristesse se changera en joie. La femme, sur le point d’accoucher, s’attriste parce que son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde. Vous aussi, maintenant vous voilà tristes ; mais je vous verrai de nouveau et votre cœur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous l’enlèvera » (Jn 15, 9-11 ; 16, 20-22).

Une parole sur Jeanne

 « La chose qu’elle craignait le plus : révéler à son père quand elle avait eu quelque consolation de Notre Seigneur, de peur qu’il eût quelque estime d’elle et qu’il cessât de l’exercer en humilité, et aussi, que l’on connût le don que Notre Seigneur lui faisait en ses oraisons » (Les Sources 86) Souvent, elle venait voir [les sœurs] à leur ouvroir. Elle se mettait sur la chaise qui est encore tout près de la cheminée et les regardait faire leurs petites besognes. Elle se réjouissait si familièrement avec elles qu’elles semblaient être ses propres filles » (Les Sources 493)

Une parole pour aujourd’hui

Joie qui vient de Dieu. En ce jour unique qu’a été le jour de son baptême, l’eau vive de l’Esprit Saint s’est écoulée en Jeanne et le don de la foi lui a été donné. Au plus intime d’elle-même demeure une Présence, celle de l’Esprit Saint, la source de la vraie joie. Jeanne, toute sa vie, a été attentive à cette secrète présence. Si bien que son confesseur, lorsqu’elle commencera à poser les jalons de l’Annonciade, avec son aide, reconnaissait lui-même « que le Saint-Esprit et la Mère de Dieu la conduisaient bien en tout » (Les Sources 462). Les deux citations qui ouvrent ces quelques réflexions montrent que la joie de Jeanne est à la fois spirituelle et toute humaine. Jeanne est une femme de prière, elle vit dans la familiarité de Dieu. Ce que nous dit son premier biographe le laisse entendre : quand elle prie, Jeanne fait l’expérience de la douceur de Dieu, de sa « consolation ». C’est un don, une grâce qu’elle reçoit, et en ce don, en cette grâce elle puise une joie secrète, celle d’aimer et de se savoir aimée par Dieu. C’est le grand bonheur de sa vie. Et cela a influencé sa manière de vivre, de se comporter dans la vie car ce bonheur elle a voulu le partager car c’était sa joie et « tout son désir de gagner des âmes à Jésus et à la Vierge Marie » (Les Sources 101).

Ce bonheur qu’elle goûtait au profond d’elle-même, elle ne pouvait le cacher d’ailleurs car il affleurait de sa personne. Ainsi, on raconte qu’un jour, « elle voulait cacher autant qu’elle pouvait la consolation que lui faisait Notre Seigneur. » Mais, son père spirituel lui demanda la cause de cette « consolation ». Elle lui dit alors : «mon père, Notre Seigneur par sa grâce – non par mes mérites – m’a donné une abondance de larmes », au cours de la messe. Les larmes de Jeanne ne sont pas des larmes de tristesse mais de reconnaissance envers le Christ qui, en ce jour, s’offrait à elle dans l’eucharistie qu’elle « reçut avec une si grande ferveur qu’elle incitait tous ceux qui la voyaient à la dévotion » (Les Sources 135).

Joie qui vient du quotidien. On pourrait penser que faire l’expérience de telles grâces détache des joies simples de la vie. Il n’en est rien, en tout cas chez Jeanne. Bien au contraire. Jeanne goûte les petites joies de la vie comme celle de revoir Gabriel-Maria qui vient d’être malade. Quand il revient à Bourges, après plusieurs semaines d’absence, il « fut reçu avec grande joie par Madame, qui avait souffert de sa maladie » (Les Sources 65). Sa joie est celle du soulagement, celle de le revoir en bonne santé, c’est la joie  d’une fille qui revoit son père en bonne santé.

Joie encore pour Jeanne de voir ses filles spirituelles progresser dans leur formation, de les voir retenir les enseignements que Gabriel-Maria leur dispensent. En effet, « il les exhortait tous les jours quand il était à Bourges. Après qu’il les avait exhortées, aussitôt, devant Madame, il leur faisait raconter son sermon pour voir si elles avaient de l’esprit et si elles avaient été attentives. Madame prenait une grande joie à voir qu’elles savaient si bien raconter, qu’elles retenaient si bien ce qu’on leur disait » (Les Sources 129). Sa joie est ici celle d’une mère qui voit ses enfants grandir, qui les voit profiter de l’éducation qu’elle leur donne. Ses enseignements ne sont pas donnés d’une manière magistrale mais d’une manière faite de proximité. Car sa Joie est de pouvoir entretenir des relations simples avec ses filles et de voir ses filles être elles aussi simples envers elle. Ainsi, « elle devisait avec elles familièrement. Elle les instruisait, leur apprenait à donner tout leur cœur à Dieu et à la Vierge Marie » (Les Sources 111), et « elle prenait grand plaisir quand elle voyait qu’elles se comportaient familièrement avec elle »(Les Sources 150).

Jeanne sait aussi susciter de la joie. On sait, grâce à son lire de compte, que le 5 janvier 1500 – en la fête de l’Épiphanie certainement – Jeanne a donné à son trésorier une somme d’argent pour le paiement de « joueurs de farces » qui ont joué devant elle et sa Maison, au château de Châtillon-sur-Indre.

Joie pascale. Ces quelques exemples montrent Jeanne toute humaine, ouverte aux joies simples de la vie. Pourtant, sa vie n’est guère facile. Les difficultés de la vie auraient pu la faire devenir une personne désabusée. Cela n’est pas le cas car Jeanne est une femme évangélique en profondeur. Elle le médite et le met en pratique. Ainsi, elle a dû lire et relire ce passage de saint Jean où il est dit que « la femme, sur le point d’accoucher s’attriste parce que son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde. » Ainsi, la fondation de son Ordre lui a donné beaucoup de soucis. Elle a dû attendre deux ans avant que le père Gabriel-Maria se décide à l’aider. Deux ans bien éprouvants pour sa santé, au point que, la sachant malade, Gabriel-Maria accourt tout de suite à son chevet. Et c’est là que tout va dénouer. On fait tous cette expérience. Lorsque nous travaillons à un projet important pour notre existence. Que de soucis et que d’obstacles à franchir avant d’en voir le bout ?

Mais plus profondément, au niveau de la vie spirituelle : quand on sent qu’une nouvelle manière d’être serait nécessaire pour aller plus loin sur la route de l’évangile, le premier réflexe est peut-être celui de la crainte, du repliement sur soi. C’est alors qu’il est bon de réentendre ces paroles du Christ : « mais courage, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33). Quand des choix s’imposent, demandons-Lui la force de les poser et non de les éviter ; quand des clarifications sont nécessaires, demandons-Lui de ne pas se réfugier dans l’à peu près ; quand il serait bon de sortir de vieilles habitudes, demandons-Lui le courage de les quitter  et pourquoi ? Pour que la vraie joie puisse naître en nous-mêmes. Joie pascale car elle nous prend au milieu de nos luttes et de nos nuits pour nous mener jusqu’à la lumière de la paix et de l’espérance. Cette joie n’est pas une conquête, elle est un don de celui qui nous aime et en qui nous mettons toute notre confiance.

FIN

 

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