Comment Jeanne a-t-elle vécu sa vie de croyante, à la suite du Christ et dans le sillage de la Vierge, comment a-t-elle vécu ces temps de purifications que toute existence traverse, ces temps de lumière intérieure, de calme certitude, qu’elle a entrevus au cours de son pèlerinage de la foi et qui l’ont amenée à imiter ce qu’elle contemplait, enfin comment a-t-elle goûté l’union au Christ crucifié et glorifié, l’union au Christ dans son Eucharistie, chemin de paix et de vie ?

Certes, il faut bien énoncer, classer. Mais ces trois temps, dans la vie de Jeanne, comme dans toute vie chrétienne d’ailleurs, ne sont pas trois étapes successives mais plutôt trois moments en relation, trois moments qu’elle a pu vivre d’une manière simultanée, comme en synergie, ou bien les circonstances de la vie lui ont fait mettre l’accent sur tel ou tel. Car, toute vie est jalonnée de ces moments d’épreuves, de choix, qui façonnent l’être intérieur, toute vie de baptisé est éclairée aussi par la foi au Christ, par son exemple que l’on veut suivre, toute vie peut goûter dès ici-bas Sa Présence dans les sacrements, et en particulier dans celui de l’Eucharistie.

Le premier temps, celui des purifications, a fait plus particulièrement vivre à Jeanne, si l’on reprend l’itinéraire marial qu’elle a donné à ses filles et qu’elle a vécu en tout premier, les vertus de pureté, de prudence et d’humilité.

Comme on l’a vu plus haut, Dieu vient faire irruption très tôt dans la vie de Jeanne, dès son enfance. Très vite, elle a vécu comme « au-dedans d’elle-même, d’un amour cordial et effectif pour Jésus seul » (Règle de vie de l’Annonciade), aspirant dès son jeune âge à ce qu’elle demandera plus tard à ses filles dans le premier chapitre de leur Règle, celui de la pureté. Pour elle, en effet, la pureté est d’abord un cœur qui se tourne vers Dieu, un cœur qui essaie de faire silence sur ses passions, qui s’éloigne donc de tout ce qui peut le détourner de Celui à qui il s’est donné. Pour Jeanne, ce regard vers Dieu, ce retour du cœur vers Dieu par la prière, sans cesse renouvelé, « virginise » l’être intérieur.

Jeanne est une femme de silence et de prière. Elle a fait l’expérience d’une forte intimité avec le Christ ; cela a été capable d’orienter sa vie, d’informer ses gestes, son comportement. Dans le jardin du palais ducal de Bourges, où elle réside après l’annulation de son mariage avec Louis d’Orléans, elle a fait ériger une grande et belle croix. Souvent, même la nuit, elle vient y prier, y accomplir certains actes de pénitence. Combien de fois son jardinier, dont elle achète le silence par quelques gâteries, ne l’a-t-il pas surprise ! Cette démarche de Jeanne souligne la certitude qu’elle a que seul, le Christ, et le Christ crucifié, peut l’aider dans son chemin de conversion, la soutenir dans la traversée parfois dramatique de son existence. Auprès de cette croix, elle entrevoit aussi que l’attitude de foi et d’espérance de la Vierge au calvaire est la seule issue possible quand tout semble anéanti.

Comme tous les saints, Jeanne a une conscience profonde de son état de créature, de son état de pécheur pardonné, animée qu’elle est d’un désir d’humilité et de vérité. Nous le savons par les confidences du père Gabriel-Maria à ses filles que Françoise Guyard a recueillies dans sa Chronique. Ainsi, nous apprenons que Gabriel-Maria était contraint de lui rappeler son état d’imperfection « en l’appelant orgueilleuse, imparfaite … pour satisfaire à son humilité ou bien autrement elle eut été contristée en son cœur. » Au soir de sa vie, Jeanne est toujours dans ces mêmes dispositions. Ainsi, dans son Testament, elle recommande au père Gabriel-Maria de faire faire le bien aux autres avec plus de diligence qu’il ne l’a fait pour elle qui a été longue à le faire et, dit-elle, « je m’en repens. »

Cette humble reconnaissance de sa faiblesse et de ses limites se double à la fois d’un consentement actif et d’un humble accueil des événements de la vie qui l’ont travaillée, laissant percevoir quel devait être son combat spirituel. Ils l’ont travaillée d’abord dans son propre corps par le handicap physique. A son époque, si marquée par les réformes, des termes comme difformité, déformation, déformé, évoquant au départ des manquements aux conventions sociales et religieuses vont prendre une connotation physiologique, évoquant tout à la fois la dégradation morale et physique de l’être humain. Le handicap physique marginalise, au même titre que le handicap mental. On comprend que, dans ce contexte, la petite Jeanne est éloignée de la Cour. Elle va vivre là comme un paradoxe. Portant en elle-même, dans sa chair, la « déformation », elle a œuvré toute sa vie pour la « réformation » des mœurs, retirant par exemple de pauvres filles d’une mauvaise vie, réformant la vie régulière de tel couvent, aimant, dit la Chronique de l’Annonciade, « les religions bien réformées ».

Les événements l’ont également épurée dans sa vie conjugale. Durant son mariage, en effet, elle a connu, le mépris, de la part de son mari, Louis, duc d’Orléans, les rumeurs de la Cour au moment où ce dernier entreprend la fameuse Guerre Folle contre le Roi. N’est-elle pas alors la femme d’un traître ? La vie ne lui a pas donné la place qui lui revenait de droit à la Cour. Elle n’a pas non plus revendiqué la considération que lui valait sa naissance mais elle l’a obtenue par ses qualités morales, par sa sagesse.

Dans ses affections Jeanne a aussi été meurtrie. En effet, et elle en fait la confidence dans son Testament, l’amitié qu’elle porte au père Gabriel-Maria, son confesseur et conseiller, est parfois mal interprétée.

Si elle est aussi éprouvée dans son amour pour l’Église, qui va prononcer la sentence en nullité de mariage, sa fidélité envers elle ne défaille pas et, plus tard, une fois son ordre fondé, elle demande à ses filles de toujours se référer à sa parole. Elle rejoint sur ce point la foi de saint François en l’Église.

Elle va être également purifiée dans son projet le plus cher : la fondation de l’Annonciade. Demandant à son confesseur de l’aider dans cette réalisation, celui-ci, en homme prudent, temporise, et cela dure deux ans. Cette épreuve arrive peu de temps après celle de l’annulation en mariage. On comprend que Jeanne puisse traverser alors une période de dépression. Seule, une immense confiance en Dieu, seul un retour intérieur vers Celui à qui elle veut plaire lui a permis de traverser ce tunnel.

Plaire à Dieu. Voilà ce qui a permis à Jeanne de rester debout, voilà pour elle la seule sagesse, la seule prudence : savoir plaire à Dieu. C’est ce conseil, fruit de l’expérience, qu’elle donne à ses annonciades, au second chapitre de leur Règle, celui de la prudence : « La sagesse et la prudence parfaites sont de savoir plaire à Dieu » (Règle de vie de l’Annonciade).

Car Jeanne a toujours fait face aux événements contraires de la vie en s’en remettant à Dieu, c’est-à-dire, en cherchant dans l’épaisseur de la lutte comment lui plaire, comment lui être agréable. A l’exemple de la Vierge elle a pesé dans son cœur les événements qu’elle vivait, les lisant à la lumière de sa foi afin d’en tirer une ligne de conduite. La Vierge l’a aidée à veiller, à garder sa lampe allumée, lui ouvrant le chemin de la sagesse et de la constance, l’aidant à se quitter d’elle-même pour se donner aux autres.

Tous les moments douloureux qui ont jalonné sa vie, loin de rétrécir son cœur, l’ont au contraire ouvert aux autres. En effet, si l’âpreté du combat a enrichi ses traits de sagesse et de sérénité, elle l’a aussi enrichi de compréhension et de compassion. Devenue duchesse de Berry, elle comprend les femmes de sa condition, délaissées comme elle, pour raisons politiques ; elle prend soin des pauvres, des malades, voire des pestiférés, comme en 1499, où la ville de Bourges est atteint par le fléau de la peste. Le don de soi est la réponse qu’elle donne à la question : comment plaire à Dieu ?

Rien d’extraordinaire. Jeanne se donne là où elle vit. Le don de soi l’ouvre sur les besoins de son prochain. Pour elle, pas de don sans compréhension des autres, sans humilité, sans « agenouillement » du cœur, sans humble service, sans avoir une attitude intérieure de disponibilité qui puisse lui fait dire, à l’exemple de Marie, la Servante : «‘Qu’il me soit fait selon votre Parole’ et non selon la mienne. »

Dieu a besoin de nos mains pour manifester sa tendresse aux hommes et aux femmes qui nous entourent. Ainsi, Jeanne est attentive aux petites choses de la vie. Son premier biographe nous dit, par exemple, qu’au tout début de la fondation de l’Annonciade on la voit expliquer à ses filles des rudiments de cuisine, procurer à l’une d’entre elles, de santé plus fragile, une cellule mieux chauffée. Elle goûte les joies simples et familiales, comme celle de s’asseoir près de la cheminée, au milieu de ses novices, et de se récréer familièrement avec elles. Elle se met à leur portée, comme à la portée de toutes les misères de son duché, à la portée de son mari lorsqu’il est prisonnier, allant le visiter, le soignant dans sa prison, vendant de ses biens pour lui venir en aide.

Une autre source nous dévoilant les gestes simples, de Jeanne, ces gestes de la vie quotidienne, est son livre de comptes, pour l’année 1499-1500, conservé à la Bibliothèque municipale de Bourges. On y apprend par exemple qu’elle fait des aumônes, qu’elle aide à payer les dettes de Perrete de Villebresme, veuve de feu Charles de Prennes, qu’elle lui donne une somme d’argent afin qu’elle puisse acquérir un manteau de deuil ; on y apprend encore qu’elle s’occupe du contrat de mariage de sa servante, Marie Pot… Marie Pot qui a accompagné Jeanne dans ses derniers moments, qui a fait aussi certainement partie de ses familières ayant la douloureuse et délicate mission de lui rendre les derniers hommages : ce sont elles qui ont dû ainsi découvrir sur son corps un cilice, tenu par un « cordon dit de Saint-François. » Le Summarium de 1742, cette Somme où sont rassemblées les enquêtes épiscopales en vue de la béatification et canonisation nous le signale, aux passages où il est question des reliques conservées par les moniales de Bourges….

Cette corde ne veut-elle pas témoigner du souci constant de Jeanne de suivre, comme François à qui elle était proche spirituellement, la route droite et resserrée de l’Évangile qu’elle médite, qu’elle prie, qu’elle assimile ? Et sur cette route, elle a sans cesse regardé celle qui, la première après le Christ, l’a empruntée : la Vierge.
Mais comment a-t-elle vécu ces temps de lumière intérieure, ces temps qui l’ont menée à une vie d’imitation de ce qu’elle comprenait, de ce qu’elle contemplait et pénétrait ?

Au cœur même de ces temps de purifications, dont il a été question, au sein même des épreuves de la vie, tant spirituelles que corporelles et matérielles, comme au sein même des joies humaines, se cachent en effet pour Jeanne de grandes lumières, puisées dans l’oraison, la Parole de Dieu, les sacrements, venant soutenir et éclairer son existence, l’orienter, la transformer ; celles-ci sont sans piège et sans égarement car elles viennent de l’unique maître, le Christ, que Jeanne n’a jamais cessé de suivre et d’imiter en imitant celle qui a été son tout premier disciple : la Vierge, sa Mère.

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