De douces lumières intérieures, fruit de secrets renoncements, ont conduit Jeanne à vivre de plus en plus dans foi et la prière, l’obéissance et la pauvreté, la patience, à l’exemple de la Vierge. La mise en œuvre de ces vertus de Marie, la méditation de sa vie, qu’elle découvre dans l’Évangile, ont véritablement fait entrer Jeanne dans le temps des conformités, car ces vertus et l’exemple marial, sont pour elle la voie droite de l’imitation du Christ. Marie a conduit Jeanne au Christ.

Jeanne est une femme de foi, gardant au plus près qu’il lui est possible les « commandements de Dieu et de l’Église avec la plus grande sollicitude…» (Chronique de l’Annonciade). Ce don de la foi a rendu Jeanne ouverte au mystère de Dieu, à l’Évangile du Christ, qu’elle étudie et médite. Ses dispositions intérieures sont véritablement celles d’un cœur qui écoute, d’une intelligence qui scrute, d’une volonté qui, par avance, donne raison à Dieu. De seuil en seuil, cet assentiment de la raison et cette communion du cœur l’ont fait entrer dans un courant de vie jailli du cœur même de Dieu, un courant qui la pousse à aller au-delà de ce qui peut lui paraître déroutant : ainsi, les longues années d’attente avant la fondation de son ordre ont été certainement pour Jeanne des moments d’interrogation, semblable à celle de la Vierge à l’Annonciation : Comment cela se fera-t-il ? La foi de sa jeunesse, marquée par cette annonce, a dû mûrir et grandir, se frayer un chemin à travers les événements de sa vie, heureux ou malheureux, jusqu’à sa pleine réalisation. Le présent et l’avenir de Jeanne se sont alors construits au rythme de ses fidélités car jamais, par une initiative personnelle, elle n’a devancé l’ « Heure » qui se dévoile par l’événement qu’elle lit à la lumière de Dieu. Sa foi se manifeste par l’écoute et la disponibilité. Par exemple, toujours à propos de sa future fondation, la déclaration en nullité de son mariage est pour elle un signe, celui que l’heure de fonder est bien arrivée. « Or voyant quelle était hors de sujétion d’homme et à sa liberté, la sainte Dame voulut accomplir son saint propos [ …] ériger et installer en l’Église militante une religion totalement dédiée à la Vierge Marie » (Chronique de l’Annonciade).

Femme de foi, Jeanne est aussi une femme de prière. L’une ne va pas sans l’autre. La prière est pour elle cette brèche en sa vie où se distille le mystère de Dieu, où elle se rend présente à Quelqu’un car la prière est relation, relation à Dieu et cette relation la renvoie toujours aux autres. En priant, on exauce pour ainsi dire Dieu dans son désir de rendre l’homme heureux. C’est ainsi que Jeanne prend plaisir à être avec Dieu, à entendre parler de Dieu. « C’était tout son plaisir de prier Dieu et d’avoir toujours Dieu en son cœur, sur sa langue et dans ses œuvres » (Chronique de l’Annonciade).

Pour Jeanne, l’unique science est celle de savoir louer Dieu. Elle fait de sa prière « un plaisir et service » au Dieu-Trinité.

Si la prière est relation, la vie quotidienne est aussi relation car l’homme est fait pour la relation, du fait qu’il vit en société. Et cela suppose bien sûr qu’il y ait une autorité. S’y soustraire, c’est devenir ce que disait Pascal « cet homme sans lumière, abandonné à lui-même, égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il est venu faire, ce qu’il deviendra… ». Jeanne a donc choisi d’obéir ; elle obéit en effet à son père, Louis XI, à son mari, Louis d’Orléans, à l’Église, à son père spirituel, Gabriel-Maria, aux événements, à son devoir d’état. L’obéissance l’a fait devenir pour ainsi dire ce qu’elle est devenue. Au cœur des menus faits de ses journées comme au cœur des événements marquants jalonnant sa vie, elle a discerné l’action de Dieu, y a été attentive. Elle s’est laissée conduire et, comme Marie, elle a dit « oui » à ce qui lui a été demandé de vivre. De consentement en consentement, au contact de la Vierge et sous son influence, elle est entrée dans une totale intimité avec le Christ, au point que sa vie s’est comme « christifiée ».

Il est un geste, dans la vie de Jeanne, qui souligne combien elle désire cette communion avec Jésus, et Jésus livrant sa vie, c’est celui du lavement des pieds. Chaque année, en effet, rapporte la Chronique, au moment du Jeudi Saint, Jeanne lave les pieds de treize pauvres, en souvenir de la Cène du Seigneur. Par ce geste, elle montre que le Christ, pauvre et serviteur, est au centre de sa vie, qu’Il est le modèle à partir duquel elle comprend son existence, et particulièrement son rôle de duchesse. Ce geste du Christ, que Jeanne refait, est l’image de sa vie qu’elle a mise tout entière sous le signe du service, à l’exemple de la Vierge. En refaisant ce geste, Jeanne veut à la fois faire mémoire du Christ dans sa Passion, lui manifester son attachement et son amour, mais aussi le suivre et l’imiter. Par ce geste, Jeanne ne veut-elle pas aussi nous dire trois choses ?

D’abord, se laver les pieds les uns les autres, c’est-à-dire, s’entraider avec sollicitude et dilection. Car ce geste du lavement des pieds, Jeanne ne le fait pas seulement une fois l’an mais quotidiennement par tous les services qu’elle a rendus à son prochain. Tout homme, quel qu’il soit, est au centre de ses préoccupations : orphelins, veuves, malades, pestiférés, nécessiteux de toutes sortes, écoliers pauvres, filles perdues … à tous, Jeanne offre son aide avec douceur et bienveillance, soignant souvent elle-même les malades. Au milieu de son peuple, elle est véritablement « la Bonne Duchesse ». Frère Basset, religieux de l’observance, attaché au couvent des annonciades de Bourges à partir de 1506, rapporte que Jeanne « s’appliquait et s’efforçait de servir Dieu dans ses membres », faisant faire « des onguents en abondance pour en distribuer là où l’on en avait besoin », ayant entendu dire « du vivant de Madame, par celui qui faisait ou au moins ordonnait de faire les dits onguents, nommé Messire Etienne Mathé, « qu’il aimait mieux que la dite Dame donnât les dits onguents de ses propres mains et qu’il lui semblait qu’ils en avaient alors plus de vertu et d’effet » (Chronique de l’Annonciade). Par ses mains, Jeanne a véritablement manifesté et transmis aux autres l’amour du Christ, et cet amour a transformé leur existence et la sienne.

La deuxième chose que Jeanne veut nous dire, concerne le service de l’autorité. A l’image du Christ, Berger donnant sa vie pour ses brebis, Jeanne, en tant que duchesse, a exercé son autorité d’une manière toute donnée, proche, personnelle, et non pas d’une manière lointaine et impersonnelle. Elle ne s’est pas placée en dehors de son peuple, ou au-dessus, mais bien « avec » lui, venant en aide à chacun, selon ses possibilités. Elle n’a pas fait d’exception : sa charité est allée à tous, riches et pauvres. Chacun a été important pour elle puisque faisant partie de son peuple. Elle a aussi exercé l’autorité dans un esprit de pardon, n’hésitant pas à garder auprès d’elle des personnes qui, au moment du procès en nullité, ne lui ont pas été bienveillantes.

Enfin, la troisième chose que Jeanne semble vouloir nous dire c’est que le service de l’autorité, vécu et exercé dans cette perspective du lavement des pieds, peut transformer les relations humaines en relation de communion, d’unité et de paix. Jeanne a vraiment mis ses pas dans ceux des petits de l’Évangile, servant les autres comme Marie, la Servante du Seigneur.

Tout cela – vie de foi, de prière, d’obéissance et de service – n’est pas le fait d’un moment, mais le fait de la durée, c’est-à-dire, de la longue patience de l’amour. Jeanne a été cette terre travaillée par l’Esprit Saint, marchant au pas de Dieu. On peut dire que la charpente de sa vie a été un long désir de Dieu. La patience de l’amour l’a conduite à la conformité du Serviteur. Elle s’est alors unie à Celui qu’elle aime, le Christ, entrant ainsi dans le temps de l’union.

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