L’année 2016 est sous le signe de la Miséricorde. Un appel ? Peut-être bien ! Si la Miséricorde est le propre de Dieu, si Jésus est témoin de la Miséricorde du Père, si la Vierge est la Mère de toute Miséricorde, tous ceux et celles qui se réclament de l’Évangile sont appelés à devenir des êtres de miséricorde, c’est à dire, des hommes et des femmes compréhensifs et bienveillants, qui ne restent pas insensibles à la misère et à la détresse des autres. 

 

1. Janvier 2016

« Se faire miséricordieux, à priori. La miséricorde produit la joie. Plus il y a de la miséricorde, plus il y a la grâce de Dieu qui passe. » (Mère Marie de Saint-François d’Assise)

« Dieu riche en miséricorde »

La vieille chronique de l’Annonciade rapporte que le bienheureux Gabriel-Maria « exhortait chacun à avoir une grande confiance et une grande espérance en la miséricorde de Dieu, quelque mal ou péché qu’il ait commis : car Dieu, disait-il, est plus prêt à nous pardonner que nous ne sommes à le lui demander. » Ainsi,  il « s’étudiait de tout son pouvoir à faire miséricorde à chacun et à donner à chacun l’espérance de revenir à la miséricorde de Dieu…  Si vous saviez, disait-il encore,  comme la miséricorde de Dieu est grande et comme sa bonté est vue en tous lieux, nations et contrées, dans les épreuves extraordinaires qui arrivent en tout état … La miséricorde de Dieu est merveilleusement grande, car Dieu par son infinie clémence et bonté fait des jugements autres que ceux de ses créatures. »

Dieu se penche sur notre misère. Même nos erreurs et nos faux pas ne peuvent pas faire obstacle à sa miséricorde, pourvu que nous acceptions d’être ainsi aimés, pourvu que nous nous ouvrions à cet amour qui relève. Et quand nous nous perdons, il part à notre recherche, comme le Berger de la Parabole de la Brebis perdue, il guette notre retour, comme le Père attendant son fils parti au loin. Car Dieu est le Dieu de la  Vie et cette Vie, il la désire pour tout homme quel qu’il soit. Son Amour n’a d’autre raison que son Amour, d’autre raison que sa Miséricorde qui est sans mesure et sans frontière.

L’auteur du Livre de la Sagesse avait déjà compris tout cela. S’adressant à Dieu dans une prière contemplative il disait en effet : «Tu as pitié de tous, parce que tu peux tout, tu fermes les yeux sur les péchés des hommes, pour qu’ils se repentent. Tu aimes en effet tout ce qui existe et tu n’as de dégoût pour rien de ce que tu as fait. Comment une chose aurait-elle subsisté, si tu ne l’avais voulue ? Ou comment ce que tu n’aurais pas appelé aurait-il été conservé ? Mais tu épargnes tout, parce que tout est à toi, Maître ami de la vie !» (Sg 11, 23-26).

Dieu offre à tous sa miséricorde, et sa miséricorde remet sur le chemin de la vie. Et Dieu aime tellement la vie, qu’en son Fils, il nous la donne, nous qui l’avions perdue, cela, par pure miséricorde, parce qu’il est riche en miséricorde. Sa miséricorde nous montre Dieu tel qu’il est véritablement, source de la vie, de cette vie plus forte que toute mort. Par le Christ, nous vient la Bonté de Dieu, sa miséricorde. C’est Lui, la porte, le chemin.

Comme l’Enfant prodigue de la parabole a repris le chemin de la maison de son Père, ainsi nous-mêmes, quand notre cœur s’offre à la confiance, quand nos mains de pauvres se joignent pour implorer, quand elles s’ouvrent pour recevoir et pour donner, quand notre vie se nourrit de la volonté d’amour du Père, quand nous devenons vraiment fils et filles de Dieu en vivant  toujours plus intensément de la grâce de notre baptême.

« Pris de pitié »

Dans l’évangile de saint Matthieu, il est écrit que deux aveugles, assis au bord du chemin, apprenant que Jésus passait, s’écrièrent : « Seigneur ! aie pitié de nous » On les rabroua mais Jésus, « pris de pitié », s’arrêta, leur demanda ce qu’ils voulaient et, à leur demande, les guérit tous les deux. (Mt 20, 31-34). Saint Luc, de son côté, en nous rapportant la Parabole du Bon Samaritain, emploie la même expression « pris de pitié » en parlant du Samaritain qui, passant près d’un homme ayant été attaqué par des brigands, gisait, blessé, sur le bord de la route. Il s’arrêta alors près de lui et, le voyant là,  « fut pris de pitié » et « prit soin de lui » (Luc 10, 30-34). La tradition de l’Église a vu, en ce Samaritain, le Christ lui-même, « pris de pitié » pour notre pauvre humanité, blessée par le péché, et donnant sa vie pour nous guérir de notre être de misère.

L’exemple du Christ  interpelle, appelle à faire miséricorde à notre tour, à « être pris de pitié », à être bons. Chacun croise sur sa route telle ou telle personne à secourir. On peut la voir et passer son chemin. On peut la voir et s’arrêter, avoir mal de son mal. Bénéficiaire un jour de la bonté de quelqu’un, l’autre aujourd’hui devient bénéficiaire de la nôtre, cela dans la discrétion, peut-être même dans l’anonymat, comme dans la Parabole – le Samaritain, après son geste accompli et le blessé remis sur pied, se retire – comme cette femme qui a tant marqué Madeleine Delbrêl.

Elle raconte en effet dans « Nous autres, gens des rues », qu’un jour elle avait besoin de bonté, besoin de quelqu’un qui se penche sur sa misère et sa détresse du moment :

En une fin d’après-midi, elle se trouvait dans une grande ville à l’étranger. Elle n’avait presque plus d’argent. Elle était de surcroît fatiguée, voire déprimée, tenaillée par l’idée de la mort. Elle marchait dans la rue, seule, inquiète. Elle pleurait même. La pluie s’était mise soudain à tomber. Elle marchait, marchait toujours en attendant l’heure de son train. La faim se faisait toujours sentir. Elle entra alors dans un café et prit quelques crudités. C’est tout ce qu’elle pouvait s’offrir. Elle mangeait lentement et pleurait toujours. Soudain, raconte-elle, « mes deux épaules ont été prises dans un bras réconfortant et cordial. Une voix me dit : Vous, café. Moi, donner.

Ce qui s’est passé, elle ne s’en souvient pas. Mais depuis ce jour, dit-elle, « j’ai souvent parlé de cette personne, pensé à elle, prié pour elle avec une reconnaissance inusable et aujourd’hui, cherchant la bonté en chair et en os, c’est elle qui s’est imposée à moi. Car ce qui donne à cette femme valeur de signe chrétien, d’image lointaine mais fidèle de la bonté de Dieu, c’est qu’elle a été bonne parce qu’elle était habitée par la bonté, non parce que j’étais des siens, familialement, socialement, politiquement, nationalement, religieusement. J’étais l’étrangère sans indice d’identité.

J’avais besoin de bonté. J’avais même besoin de la bonté quand elle se fait miséricorde. Elle m’a été donnée par cette femme. Aujourd’hui elle est un exemple absolu de la bonté parce que j’étais  n’importe qui et n’importe quoi et que, ce qu’elle m’a fait, elle l’a fait parce que la bonté était en elle, non pour ce que j’étais moi. Dans son acte je trouve ce que la bonté doit être pour être la bonté. » (Nous autres, gens des rues, p. 172).

2. Avril 2016

Personne n’a connu comme Marie la profondeur du mystère de Dieu fait homme.  Sa vie entière fut modelée par la présence de la miséricorde faite chair. (Pape François)

 

Qui d’entre nous n’a jamais invoqué le nom de Marie sans avoir senti en soi s’infiltrer doucement une paix, même au milieu des soucis de la vie ? Cela, saint Bernard en a certainement fait l’expérience, lui qui a tant parlé de Marie. On peut penser qu’en écrivant sur la Vierge, il nous livre sa propre expérience de vie mariale. Ainsi, dit-il : « qu’on ne parle plus de votre miséricorde, ô bienheureuse Vierge, s’il est un seul homme qui se rappelle vous avoir invoquée en vain dans ses besoins. »

Si la Vierge est la Bien-Aimée de Dieu, selon un des sens de son nom, alors nos prières qui passent par elle ne peuvent qu’être reçues par le Père, ne peuvent qu’atteindre le cœur de Dieu puisqu’elles lui viennent par les mains de celle en qui il a mis toutes grâces. En retour, par ses mains, les mains de Marie, la miséricorde de Dieu nous parvient ; elle nous est donnée. Écoutons encore saint Bernard : « Nous, vos petits serviteurs, nous vous félicitons de vos autres vertus, mais nous nous félicitons nous-mêmes de votre miséricorde. Nous louons votre virginité, nous admirons votre humilité, mais pour les malheureux que nous sommes, votre miséricorde a plus douce saveur, plus précieuse valeur, elle revient plus souvent à notre mémoire, plus fréquemment dans nos invocations. »

En effet, par les mains de la Vierge, nous est donnée la Miséricorde en la personne du Christ, son enfant. Elle est la Mère de la Miséricorde, tout comme elle est la Mère de Compassion, autre sens de son nom. Si tant de bienfaits peuvent nous parvenir en nos vies, quand on invoque son nom, c’est bien sûr à cause du Christ, auquel elle est toute relative. Elle est là, près de Lui, comme à Cana, le cœur à la fois ouvert aux détresses de tous ses enfants de la terre et tourné vers le Christ, Lui murmurant : « Ils n’ont plus de vin » (Jn 2, 1). La présence de la Vierge auprès de Lui « atteste que la miséricorde du Fils de Dieu n’a pas de limite » et peut rejoindre « tout un chacun sans exclure personne » (Pape François).

Il y a dans la vie de sainte Jeanne quelque chose qui rappelle l’attitude de la Vierge à Cana, qui rappelle le « ils n’ont plus de vin ». On raconte qu’une fois « elle priait et demandait selon son habitude à la Vierge de lui enseigner comment lui plaire ». C’est alors qu’elle « entendit en elle-même la Vierge lui dire : Tu chercheras à établir la paix entre tous ceux au milieu desquels tu habites. Tu ne diras rien d’autre que des paroles de paix, soucieuse du salut des âmes. Tu n’écouteras pas les paroles honteuses ou médisantes et dès que tu verras quelques pécheurs, tu diras dans ton cœur : il faut sauver ces pauvres gens. Excuse-les auprès de Dieu afin d’être l’avocate et le défenseur de tous. »

Jeanne est invitée à la fois à une attitude de miséricorde et à demander la miséricorde pour les autres. Elle y entraînera ses filles spirituelles. Dans leur Règle de vie, qu’elle demande au père Gabriel-Maria d’écrire, il est dit en effet qu’elles doivent, « à l’exemple et à la ressemblance de Marie » à Cana, revendiquer « pour elles le privilège et le renon de la miséricorde, donnant l’aumône spirituelle et corporelle dans la mesure où elles le peuvent. »

À Cana, la Vierge s’est faite discrètement attentive. Elle s’est faite aussi suppliante et toute confiante auprès de Jésus, toute de sollicitude auprès  des serviteurs. La charité toute miséricordieuse de la Vierge – et Cana nous le montre bien – c’est d’abord d’être là, d’être présente. Elle n’est pas fortuite, la notation de saint Jean dans l’Évangile de Cana : « La Mère de Jésus était là », écrit-il. Être là, être attentifs aux besoins des autres, comme Elle. L’imiter en cela. Faire de la Vierge l’éducatrice de notre charité. L’enseignement de Cana nous invite à être là, à regarder ce qui peut se passer autour de nous, discrètement, dans le souci d’aider, en devinant les gênes, les besoins, en étant « avec » les autres, dans une ouverture d’esprit et du cœur. Puis, une fois reconnus les besoins de notre prochain, se tourner comme la Vierge l’a fait vers le Christ, les lui présenter, lui dire : « ils n’ont plus de vin ». Nos vies peuvent alors devenir le canal de la miséricorde de Dieu. Dieu a besoin de nos mains pour faire miséricorde, il a aussi besoin de notre prière.

Nous aussi nous pouvons devenir des suppliants auprès de Jésus, lui dire, dans notre prière : « Jésus, viens à leur aide ». Par notre manière d’être, par notre prière suppliante et confiante, l’Évangile de la Miséricorde peut être véritablement annoncé, et notre prochain soulagé.

Mais vivre la miséricorde n’est pas forcément naturel ; cela ne coule pas toujours de source. Il peut y avoir des obstacles. On peut se dire par exemple : « je donne toujours, mais je ne reçois pas grand-chose » ou bien « on ne me dit jamais merci » ou bien encore « c’est toujours moi » etc.  Tout cela, c’est bien compréhensible. Pourquoi ne pas se souvenir alors que d’autres ont peut-être déjà fait pour nous ce que nous faisons à notre tour pour eux ? La vie que nous portons en nous et que nous donnons à nos frères, nous l’avons, nous aussi, peut-être déjà reçue des autres, venus un jour à notre rencontre pour nous aider… ?

Aimer, vivre la miséricorde et être, ainsi, témoin auprès des autres de la miséricorde de Dieu, c’est véritablement entrer dans un mouvement d’échange, de relation et de communion. C’est faire jaillir la vie là où nous sommes. Pensons à tous ces milliards de gestes de lumière posés d’une manière obscure, de par le monde, des gestes qui redonnent vie et courage à ceux qu’ils touchent. Ainsi ceux de soeur Marie-Agnès qui vont mettre un point final à ces quelques réflexions :

Avant d’être moniale annonciade, elle a été une vingtaine d’années missionnaire en Afrique, en tant que religieuse de la Congrégation des Annonciades apostoliques d’Heverlee, en Belgique. Une soeur africaine de cette Congrégation qui, enfant, l’a connue lorsqu’elle était à Kikwit, une petite ville du Congo, se rappelle :

« Il y a des sœurs qui sont des sœurs pour les enfants ; il y a des sœurs qui sont plus que des sœurs, elles sont des mères pour leurs enfants. C’est ce que vous avez été pour nous : une mère charitable, une mère discrète, une mère respectueuse, une mère compatissante. Combien de bonbons, de biscuits, d’oranges n’avons-nous pas reçus de vos mains pendant notre enfance? Combien d’aspirines, de piqûres n’avons-nous pas reçues de vous lorsque nous étions malades ? Combien de promenades n’avons-nous pas faites avec vous quand nous étions sages à la maison?…. »

3. Juillet 2016

« La Miséricorde change le monde ! »

(Pape François)

Lors de son premier Angélus, le Pape François disait qu’un peu de miséricorde « rend l’homme moins froid et plus juste », qu’elle « change le monde. » Par ses gestes de miséricorde, le Christ a changé la vie de tant de personnes. À sa suite, beaucoup sans le savoir ont peut-être changé la vie de leur prochain grâce à un petit rien. Gestes sans éclat mais pourtant si beaux. Car, comme le dit encore le Pape François, « c’est beau la miséricorde ! »

Ne pleure plus

Dans l’évangile, le Christ se présente attentif aux petits, aux plus faibles de la société de son temps, comme envers cette pauvre veuve du village de Naïm qui vient de perdre son unique enfant : « il advint qu’il se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples et une foule nombreuse faisaient route avec lui. Quand il fut près de la porte de la ville, voilà qu’on portait en terre un mort, un fils unique dont la mère était veuve ; et il y avait avec elle une foule considérable de la ville. En la voyant, le Seigneur eut pitié d’elle et lui dit : Ne pleure pas » (Luc 7, 11-13). Et de faire pour elle ce qu’il peut, ce qui est en son pouvoir de faire, d’une manière simple, ordinaire.

Cette femme ne demande rien ; elle est au fond du malheur, mesurant l’ampleur de sa solitude : plus de mari et maintenant plus d’enfant. Elle fait désormais partie des plus faibles de la société, des plus vulnérables. Le Christ est touché par sa détresse. « Il eut pitié d’elle », tellement pitié qu’il ne veut plus la voir pleurer. Et la seule manière de ne plus la voir pleurer, c’est de lui rendre son enfant que la mort vient de prendre. Pour cela, il pose des gestes ordinaires : il arrête la civière, relève le jeune homme, le rend à sa mère. Cela est simple, sans merveilleux.

Il me fait signe

L’Évangile nous fait signe ; il nous appelle à suivre ce chemin là qui est celui de la miséricorde, il nous appelle à faire ce que nous pouvons pour notre prochain, et notre prochain le plus faible.

L’Évangile a fait signe à sainte Jeanne qui avait une très grande attention aux plus pauvres et aux faibles, aux malades. À ce propos, son premier biographie, sœur Françoise Guyard, écrit : « Au sujet de la charité qui était en elle : elle était remplie de pitié et de charité. Elle était la mère des orphelins, des désolés et des malades [….] Elle était remplie de charité, en particulier pour les pauvres veuves et pour les enfants orphelins : elle leur venait en aide dans leurs besoins et nécessités. Elle envoyait se renseigner secrètement par la ville de Bourges où étaient les pauvres gens qui, par honte, n’osaient pas révéler leurs nécessités. Alors, par de pieuses personnes, elle leur envoyait des draps, du linge et de l’argent, si secrètement que l’un ne savait rien de l’autre. »

L’Évangile a fait également signe au bienheureux père Gabriel-Maria. On raconte qu’il avait l’habitude de prêter une attention particulière à ceux de ses frères qui étaient les plus faibles, ceux qui avaient manqué par exemple à leurs devoirs religieux. Ainsi, un frère qui l’a connu confie aux Annonciades de Bourges, en 1538: « si je voulais parler de sa grande charité et pitié, il me faudrait un livre car, par pitié, il recevait tous les affligés et les fautifs. Par une charité bienveillante, il les réconfortait et les pardonnait de leurs fautes, plus désireux d’être accusé de miséricorde que de rigoureuse justice, imitant en cela le Père Tout-Puissant de Miséricorde qui a dit : « bienheureux les miséricordieux ».

Des gestes simples

Les gestes de miséricorde de Jeanne sont simples, tout ordinaires : du drap à donner, du linge à distribuer, quelque argent à partager, des médicaments pour soulager ; ceux de Gabriel-Maria ne le sont pas moins envers les frères en difficultés : pas de discours moralisateurs mais une parole d’encouragement, un geste de pardon, une parole bienveillante.

La miséricorde fait irruption dans l’ordinaire de nos vies, dans l’obscur quotidien. La miséricorde ne fait pas appel à la publicité, à l’ostentation. Elle est discrète. Elle est simple, coulant de soi comme l’eau claire d’une source. Nos vies peuvent être remplies de ces gestes ordinaires, sans éclat mais porteurs de la miséricorde de Dieu. Il faut nous laisser surprendre par le Christ, par ses paroles dont l’Évangile est émaillé, telle celle dite un jour à  cette veuve de la ville de Naïm : « ne pleure pas ! »

Et si nous laissions ces paroles du Christ entrer en nous afin qu’il les redise à d’autres à travers nous ? Une main tendue, un sourire, un service rendu peuvent sécher tant de larmes. C’est la miséricorde du Christ qui passe, à travers ces gestes simples de la vie de tous les jours, à notre insu. Voilà pourquoi, ces simples gestes sont capables de réconforter ceux à qui ils s’adressent, ceux qu’ils touchent, ils sont capables de leur redonner courage, de les relancer sur un chemin d’espérance.

Ces gestes simples de miséricorde transforment aussi notre être intérieur, notre cœur ; ils nous mettent sur un chemin de véritable ressemblance au Christ. Dans les conseils qu’il a laissés à ses filles spirituelles, le bienheureux Gabriel-Maria le leur dit.

Ainsi, il leur dit que l’on ne devrait revendiquer qu’un seul renom, celui de la miséricorde rendu visible par nos actes de chaque jour : aide matérielle donnée à notre plus proche prochain, aide spirituelle aussi par notre prière pour les vivants comme pour les défunts. Il leur dit encore que cette miséricorde ne doit pas avoir de frontière ; elle doit s’adresser à tous, aux justes comme aux pécheurs, aux bons comme aux moins bons, aux grands et aux petits, aux riches comme aux pauvres. Il les invite à la générosité, à donner facilement aux autres ce dont ils ont besoin, dans la mesure de leurs possibilités et de la connaissance qu’elles peuvent en avoir bien sûr. Et puis, il le sait bien, parfois, on ne peut rien donner matériellement, mais, leur dit-il, on peut toujours donner l’aumône de notre compassion…

Parfois, en effet, on ne peut rien donner ou pas grand-chose, mais on peut toujours donner l’aumône du simple verre d’eau de l’Évangile, ou bien encore….

…. Un simple morceau de pain. Ce simple morceau de pain, une mourante d’Auschwitz-Birkenau l’a donné un jour de 1944 à une jeune fille de 16 ans, Magda, déportée comme elle, avec ces simples mots : « Tu es jeune, tu dois vivre ». Geste de lumière dans la nuit de l’horreur. Cela a tout changé dans la vie de Magda. Elle le raconte dans un très beau livre : Magda Hollander-Lafon, Quatre petits bouts de pain.

Oui, le pape François a raison : la miséricorde change le monde !

4. Octobre 2016

Dans la miséricorde, nous avons la preuve
de la façon dont Dieu aime.
Il se donne tout entier,
pour toujours, gratuitement,
et sans rien demander en retour. (Pape François)

« Dieu est amour » (saint Jean). Cet amour vrai et véritable, cet amour qui ne passe pas, Jésus nous le dévoile, nous le montre par toute sa vie. Sa personne n’est qu’amour, un amour qui se donne jusqu’à l’extrême. Toute sa personne parle de miséricorde, de don, de désintéressement, de gratuité.

Vivre désintéressé

À ses filles annonciades, sainte Jeanne leur dit de toujours faire le bien même à leurs dépens, de ne pas faire aux autres ce qu’elles ne voudraient pas que les autres fassent pour elles ; elle leur dit de pardonner, d’excuser toujours ceux dont on parle mal. Elle leur dit de porter patiemment le tort ou l’injustice que l’on pourrait leur faire, de rendre le bien pour le mal. Elle les entraîne à donner et à se donner, à se dévouer pour les autres, à être bienveillantes envers tous, en un mot, à ne vivre que pour plaire à Dieu, sans calcul, sans-arrière pensée. Et de leur rappeler certainement ces paroles du Christ : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8).
Elle-même en a donné l’exemple par toute sa vie, tissée non de gestes sublimes mais humbles, terre à terre, suscitant la paix autour d’elle, aimant son prochain sans demander de retour, gratuitement, faisant le bien à tous, sans distinction, et cela, avec parfois les larmes de son cœur, tout en s’étonnant, à certains jours peut-être, d’avoir gagné ce qu’elle semblait avoir perdu, la joie de Dieu.
Cet amour-là peut mener très loin dans le don de soi ; cet amour-là conduit à un amour sans frontière et de tous les instants. Jésus parle de « la joue qu’il faut tendre », c’est à dire, de notre disposition à toujours aimer, à pardonner, à accuser les coups durs et à les transformer en offrande d’amour ; il parle du « manteau qu’il faut laisser prendre », c’est à dire, du partage, partage de ses biens mais peut-être plus encore partage de ce que nous sommes, partage de notre amitié, de nos dons personnels ; il parle encore des « deux mille pas qu’il faut faire » c’est à dire du temps gratuit que l’on peut donner à une personne dans la joie ou dans la peine, que l’on peut donner aux autres rencontrés au hasard de la vie, ou bien à notre prochain de tous les jours.

Est-ce réaliste ?

Quand nos agendas sont si remplis, notre temps si compté, quand nos propres problèmes nous préoccupent, on aurait peut-être tendance à relativiser les paroles de Jésus, à se dire : tout cela dépend des circonstances ; il faut agir au cas par cas. Et c’est vrai en un sens. Mais Jésus veut nous pousser à avoir un autre regard sur l’existence, sur les événements, sur les personnes, et même sur Dieu.
Si on prend au sérieux l’Évangile, on est poussé à avoir petit à petit d’autres réflexes, d’autres réactions face à ce qui arrive, on est poussé à tourner le dos à tout ce qui nous empêche d’aimer vraiment. L’Évangile nous ouvre à une autre logique, il nous conduit à aller à contre courant de tous ces réflexes bien naturels qui nous habitent, à les inverser. Et cela ouvre devant nos pas le chemin de tout dévouement, de la miséricorde. C’est source de joie profonde et vraie.

Aimer sans pourquoi

La lecture du Sermon sur la Montagne, la lecture de ce texte inégalé, fait prendre conscience de la place que devrait avoir dans nos vies la gratuité, le désintéressement. Ce texte devrait allumer en nous le désir de la vraie gratuité, le désir de ces petits actes cachés, insignifiants, connus de Dieu seul, mais qui illuminent la vie de nos frères et sœurs en humanité, et aussi la nôtre en fin de compte. Cette clarté est le surcroît promis !
Car Jésus parle de récompense. Le don de soi fait de miséricorde, de bonté, de désintéressement, redonne des chances à notre prochain, cet amour vrai, miséricordieux fait grandir, il fait vivre et revivre. Cet amour nous fait entrer dans la famille même de Dieu, dans sa familiarité. « Vous serez les fils du Très Haut » nous dit Jésus. Telle est la récompense promise : la vie filiale en Dieu qui est abondance et plénitude.
La récompense promise par le Christ n’est donc pas un nouvel avoir, mais un accomplissement. Car c’est en aimant au quotidien que nous devenons vraiment nous-mêmes, que notre véritable destinée s’accomplit. Ces dévouements obscurs dont sont tissés nos jours nous arrachent à nous-mêmes et nous poussent en avant. Plus nous aimons Dieu plus notre vie filiale s’épanouit, plus nous devenons des fils et filles de Dieu, héritiers de ses promesses ; plus nous aimons notre prochain, et plus la ressemblance avec Dieu notre Père grandit – cette ressemblance qui est en fin de compte le but même de notre vie sur terre, l’amorce aujourd’hui de ce que nous serons demain en plénitude, dans la lumière et la paix divines.
L’écrivain Édouard Estaunié, dans son livre L’Infirme aux mains de lumière, nous fait peut-être entrevoir ce qu’est une vie sous le signe du dévouement, du désintéressement. Dans ce roman, il raconte l’histoire d’un jeune employé des « contributions indirectes » devenu « commis principal ». Grâce à cette nomination, il peut songer à se marier. Un avenir brillant s’ouvre devant lui.
Mais la mort de son père compromet définitivement cet avenir prometteur. Sa soeur, grande infirme, dont le père s’occupait, est désormais seule. Or, son état demande une présence continuelle. Que faire ? La solution pour lui est simple, presque évidente : il décide de renoncer au mariage et à sa brillante carrière, et se retire dans un obscur petit village avec sa soeur. Son dévouement sera de tous les instants, un dévouement absolument gratuit puisque sa soeur est inconsciente de ce qui se passe autour d’elle, enfermée qu’elle est dans son monde intérieur. Les années vont s’enchaîner aux années puis, un jour, sa soeur meurt. Il repense alors à son existence et confie à un ami : « je me suis demandé quelque fois, si je devais recommencer, agirais-je autrement ? La réponse a toujours été pareille. Le fait est que je n’ai même pas eu à choisir le chemin où je m’engageais : un instinct mystérieux, incompréhensible, me poussait. Je lui obéirais encore… » Il s’est donné tout entier, sans rien demander en retour.

FIN

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