prudenceSi la charité est la mère des vertus, celle qui les anime de l’intérieur, la prudence, quant à elle, les dirige, les oriente  vers leur but. Elle doit aussi diriger notre conscience et toutes nos activités. Elle est prévoyante et réfléchit sur l’avenir. Elle se souvient, et tire les leçons des expériences du passé.  Elle est réaliste, concrète,  pleine de bon sens et de sagesse. Toutes ces composantes, nous les retrouvons chez la Vierge Marie.

Marie prudente

Ainsi, l’attitude de Marie à l’Annonciation : « elle se demandait ce que signifiait  la salutation de l’ange  Gabriel ». Elle  ne se lance pas à la légère, elle prend le temps de la réflexion, elle interroge. Ensuite seulement, elle donne sa réponse, une réponse qui, elle le sait, engage sa vie. Après la naissance de Jésus, lors de  la visite des bergers,  Marie écoute ce que l’on dit, elle ne dit rien mais  elle conserve  tous ces événements, toutes les paroles entendues, dans son cœur, et elle les médite  longuement.  Après la visite des Mages, apprenant qu’Hérode recherche Jésus pour le fairefmourir, elle et Joseph s’enfuient en Égypte, pour le protéger. A  leur retour d’Égypte, ils ne retournent pas Bethléem, pour éviter  d’autres dangers. Voilà  encore  la prudence de Marie.

Marie nous enseigne le silence et la réflexion qui nous permettent de discerner ce qui est bien et de choisir les justes moyens de l’accomplir.  Elle nous enseigne l’importance de prendre du temps pour lire et écouter la Parole de Dieu résonner en nous,  pour examiner toute chose et faire un sage discernement, pour considérer dans notre cœur les événements de notre vie, à la Lumière de Dieu.

Prendre les bons moyens

Dans un texte sur la vertu de prudence, le Bx P. Gabriel-Maria donne cinq manières de vivre la vertu de prudence. Il commence par évoquer la Vierge qui, dans toutes les circonstances de sa vie, a fait preuve de prudence et de sagesse. Puis, il décline cinq manières de vivre la prudence :

« La première : avoir une foi sincère et une connaissance de tout ce que nous devons croire.  La deuxième : se tenir sur nos gardes à l’égard de nous-mêmes. L’insensé agit en toutes choses sans réfléchir. Un homme prudent, au contraire, réfléchit à ce qu’il va dire, et se demande quels fruits ses paroles peuvent produire afin d’agir avec toute la prudence désirable. La troisième : montrer de la charité pour le prochain et venir à son aide selon que les circonstances l’exigent, car tout prochain n’est pas également susceptible d’être traité charitablement et d’être aidé. Il faut tenir sagement compte de la qualité et des besoins de chacun.  La quatrième : n’être troublé par rien de ce qui arrive contre son gré, mais poursuivre simplement son chemin ordinaire. La cinquième : ne pas s’exalter ni se réjouir outre mesure » (d’après Les Sources p. 997-1001).

Il est bon de se laisser interroger par ce que dit Gabriel-Maria. Il commence par nous demander où  nous en sommes avec Dieu, avec les vérités de la foi qui, si nous sommes chrétiens, devraient être notre pain quotidien, devraient faire partie de notre vie de tous les jours, l’animer de l’intérieur, lui donner une âme, une certaine couleur. Car ces vérités de foi peuvent véritablement nourrir l’existence, l’orienter vers le meilleur, nous aider à combattre c. Et c’est le second point sur lequel Gabriel-Maria veut que nous nous arrêtions. Il invite à la maîtrise de soi, à la maîtrise de nos paroles surtout, soulignant l’importance de la réflexion personnelle. Il est bon en effet, de s’arrêter, de faire silence, de se placer devant Dieu, et de lui demander, en pauvres que nous sommes, la force de son Esprit saint afin qu’il éclaire nos pensées, dirige nos paroles, soutienne nos actions. Demeurer en silence, devant Dieu, devant le Tabernacle d’une église, devant un crucifix ou une icône, chez soi, cela transforme le cœur. Force transformante d’un silence habité par sa Présence. Ensuite, Gabriel-Maria nous fait réfléchir sur notre vie de charité. Il nous invite à aider notre prochain selon ses besoins propres, de lui venir en aide avec justesse et discernement. Enfin, il évoque les temps de l’épreuve et de la désolation et les temps de consolation que traverse tout un chacun. Au temps de la désolation, quand rien ne va plus,  faire preuve de persévérance en poursuivant ce que nous avons commencé, en poursuivant notre « chemin ordinaire », la persévérance aide à rester debout ; au temps de la consolation, quand tout va bien, faire preuve de maîtrise de soi afin de ne pas tomber dans la présomption ou l’exubérance.

Les conseils que donne Gabriel-Maria font partie de ceux capables d’aider et de disposer « notre raison à discerner en toutes circonstances notre véritable bien, et à choisir les justes moyens de l’accomplir » (Catéchisme de l’Église Catholique).

Aspirer au véritable bien

La prudence est bien la clef qui ouvre l’accès au « véritable bien », l’accès vers le véritable accomplissement de notre vie. Car celui qui aspire à un bien véritable, voire au bien véritable qu’est Dieu, et qui s’engage sur le chemin qui y conduit s’efforce de mesurer toutes les réalités de son existence à l’aune de ce bien entrevu et désiré. C’est une prudence qui est aussi une sagesse.  Il construit sa vie en prenant les moyens capables de le faire avancer vers son idéal.  Tel le compositeur Vincent d’Indy (1851-1931), rénovateur en son temps de la musique française.

C’était un montagnard, un homme de la terre, un homme des sommets. C’était un sage. La montagne a été pour lui un thème d’inspiration sans égal. Durant ses longues randonnées, il pouvait noter les refrains que chantaient des bergers, ou bien le rythme irrésistible de telle ou telle danse villageoise. Ces refrains ou ces rythmes notés à la hâte sur un carnet et longuement travaillés ensuite dans son cabinet de travail parcourent son œuvre.

S’il est devenu ce grand compositeur, ce maître incomparable qui a formé des générations de musiciens, c’est qu’il a su prendre les moyens pour arriver à l’inaccessible beauté qu’il désirait tant. Dans ses mémoires sa fille lève un peu le voile sur les moyens pris par son père pour atteindre son idéal musical :

 « Sa vie régulière comme le tic-tac d’une pendule, commençait à six heures du matin, quels que fussent le lieu ou la saison. Aux Faugs, il quittait seul la maison et s’en allait sur quelque sommet voir mourir l’aube et se lever le soleil. Trois heures plus tard, il revenait au milieu de nous et gagnait son cabinet où, pendant toute la matinée, il composait sans relâche. De temps à autre, de notre petite salle d’études, contiguë au bureau paternel, les phrases cent fois répétées d’une symphonie nous parvenaient, imprécises, étouffées… De midi à deux heures, c’était le repos. De deux à quatre, de nouveau la composition, avant le goûter, invariablement composé de pain et de chocolat, puis la promenade dans la montagne, promenade presque toujours solitaire, jusqu’au dîner… La nuit tombée, mon père consacrait encore une heure ou deux à copier de la musique, puis dix heures sonnaient. Alors, invariablement, mon père montait silencieux vers sa chambre, un bougeoir à la main, poursuivant ce rêve qui demeurait inaccessible à son entourage… » – mais qui, le lendemain ou dans quelques semaines, deviendrait peut-être une remarquable réalité aux sonorités inégalées.

Lui-même, dans le récit qu’il a fait d’une rencontre qui a décidé de son avenir laisse pressentir qu’il savait prendre, ne serait-ce qu’au prix d’un rude combat intérieur, les bons moyens, propres à le faire atteindre son idéal.  Il a vingt ans. Déjà avancé dans ses études musicales, il croit pouvoir se lancer dans la composition :

 « Après avoir terminé mon cours d’harmonie et aligné quelques pénibles contre-points,   je  me figurais être assez instruit  pour   pouvoir écrire  et,  ayant  à  grand peine couché  sur  du  papier  à musique un informe quatuor pour piano et instruments à cordes, je demandai à Franck, auquel  mon  ami Duparc m’avait  présenté  quelque  temps  auparavant,  un  rendez-vous… Lorsque j’eus exécuté, devant lui un mouvement de mon quatuor (que je pensais bénévolement être de nature à m’attirer des félicitations), il resta un moment silencieux, puis, se tournant vers moi, d’un air triste, il me dit ces paroles, que je n’ai pas oubliées, car elles eurent une action décisive sur ma vie :   «  II y a de bonnes choses, de l’entrain, un certain instinct du dialogue des parties… Les idées ne seraient pas mauvaises… Mais ce n’est pas suffisant, ce n’est pas fait… Et, en somme,   vous ne  savez rien !…   »   Puis,  me  voyant très mortifié de ce jugement auquel je ne m’attendais guère, il entreprit de m’en expliquer les raisons et termina, en me disant : « Revenez me voir. Si vous voulez que nous travaillions ensemble, je pourrai vous apprendre la composition…   »   En  retournant  chez  moi  dans  la  nuit  (cette entrevue avait eu lieu, un soir, fort tard), révolté contre cet arrêt sévère, mais inquiet au fond, je me disais en ma vanité blessée, que Franck devait être un arriéré, ne comprenant rien à l’art « jeune, en avant »… Néanmoins, plus calme, le lendemain, je repris mon malheureux quatuor et me rappelai, une à une, les observations que le maître m’avait faites, en soulignant, selon son habitude, ses  paroles, de  multiples arabesques au crayon sur  le manuscrit. Et je fus obligé de convenir avec moi-même, qu’il avait raison, absolument : je ne savais rien… J’allai donc lui demander, presque en tremblant, de vouloir bien m’accepter comme élève et il m’admit à la classe d’orgue du Conservatoire… » C’était là grande sagesse. Dès lors, le jeune musicien avança à pas de géant.

On peut dire que Vincent d’Indy, a su disposer sa « raison à discerner en toutes circonstances [le] véritable bien et à choisir les justes moyens de l’accomplir » – ce bien étant la musique qu’il a servie en vrai serviteur de la beauté.

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