« Bienheureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est eux » (Mt 5, 2). Cette béatitude est un appel à la quête spirituelle, à la confiance en Dieu. Elle nous fait vivre au quotidien, en vrais pèlerins, c’est à dire, en disciples du Christ, comme la Vierge Marie qui a suivi son Fils tout au long de sa vie.

Marie, pèlerin de la foi

Comme le dit le Concile Vatican II : « La Bienheureuse Vierge avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la Croix » (Lumen gentium, 58). Le point de départ de son pèlerinage  de  foi est bien sûr l’Annonciation, point de départ de son itinéraire vers Dieu qui va la faire passer par des étapes heureuses et douloureuses et dont le point  culminant est bien le Calvaire où elle se tient debout dans la nuit profonde de la foi. Mais vient le jour lumineux de la Pentecôte : alors, elle poursuivra sa route jusqu’à son Assomption, au  Ciel où Dieu la couronnera d’amour et de tendresse.

Nous sommes tous des voyageurs sur la terre

Pour Grégoire de Nysse, chaque personne est « un pèlerin en marche vers une plénitude, non la sienne propre, mais celle de son Créateur et Seigneur qui désire d’un désir infini combler de Lui-même sa créature. Tout commence – pour ne plus s’arrêter – dès notre premier souffle. L’important est d’en prendre conscience et d’y consentir peu à peu ». Grégoire de Nysse précise encore que cet élan, on peut le vivre grâce à notre enracinement en Dieu : «stabilité et mobilité sont la même chose (…) dans [notre]  voyage vers les hauteurs, [notre] cœur est comme ailé par sa fixité dans le bien». Nous n’aurons jamais fini de cheminer en nous-mêmes pour y découvrir Celui dont nous sommes les images vivantes.  Pour se « fixer dans le bien » et ainsi marcher en pèlerins, en voyageurs sur la terre,  vers ce Visage qui nous espère, le bienheureux  Gabriel-Maria donne des conseils bien concrets.

L’équipement du voyageur

Le  premier pas sur le chemin de la pauvreté de cœur, c’est celui de choisir d’user modérément des biens, biens matériels mais aussi biens de l’esprit, de l’intelligence, du cœur, c’est-à-dire de renoncer à en devenir « propriétaires », à les accumuler, aux pouvoirs qu’ils procurent, à se les approprier pour soi et non pour le service du prochain. Cela suppose une attitude intérieure de liberté par rapport à ces biens. Ainsi, « la première condition, pour une pauvreté véritable, est la liberté. On la possède lorsqu’on renonce à toutes choses volontairement, en pleine liberté, que par amour pour Jésus, de tout cœur et librement, on renonce à ce qui est superflu, qu’on se contente du nécessaire et même que l’on n’en use qu’avec mesure. » En précisant que cet usage modéré de choses est « par amour pour Jésus  », Gabriel-Maria souligne l’importance de la manière dont nous allons utiliser les biens, l’importance de notre rapport aux choses. En effet, ce n’est pas la quantité de biens qui est importante mais notre attitude par rapport aux biens, une attitude dont le ressort secret est notre libre attachement au Christ et aux valeurs de l’Évangile.

Cet usage mesuré des biens, s’il est  inspiré par un vrai désir de pauvreté intérieure, un désir de partager avec d’autres, un désir de grandir sur le chemin de l’amour de Dieu et du prochain va recevoir en retour le « surcroît » dont parle l’évangile. Le pauvre de cœur, tourné non pas vers lui-même mais vers le prochain, vers sa communauté de vie, ou vers ceux qui ont plus particulièrement besoin de son aide, reçoit en retour la joie qu’il donne, qu’il procure aux autres. Qui n’en a pas fait l’expérience ?  Car la joie, c’est aussi un autre aspect que souligne le père Gabriel-Maria quand il parle de la pauvreté du pèlerin que nous sommes. Ainsi, dit-il, une autre « condition pour une vraie pauvreté est d’être joyeuse… » Il nous conseille à « aimer et à garder avec soin la perle évangélique de la pauvreté » qui est la perle de la confiance en Dieu, cachée dans le champ d’un cœur dépouillé de soi, joyeux de se donner.

Un troisième aspect est celui de la générosité. La  vraie pauvreté de cœur « consiste à partager généreusement avec le prochain ce que nous avons ».  Être généreux, ce n’est pas donner de notre superflu, ou  y renoncer, mais bien de prendre quelque chose de notre nécessaire pour le donner généreusement, gratuitement. Partager ses biens, mais aussi son temps, ses idées, ses compétences, ses qualités etc., et cela, de grand cœur.

Une quatrième nuance de la pauvreté évangélique pour Gabriel-Maria est celle de considérer les biens avec un certain détachement, un certain recul. Ainsi, dit-il, « nous devons ne pas y mettre nos affections, au point de ne pas nous en préoccuper. C’est alors que nous serons vraiment pauvres en esprit …. » Ici, le père Gabriel-Maria met en garde contre le souci excessif par rapport aux biens. Notre vie est dans les mains de Dieu, notre Père. Certes, contrairement aux « oiseaux du ciel et aux lys des champs », nous connaissons les préoccupations de la vie. Il faut bien prévoir, se soucier des siens, de sa famille, des autres, et même de soi. On peut même pressentir et connaître telles ou telles incertitudes et les craindre. L’attitude pauvre, face à cela, sera peut être, à notre humble mesure, de vivre toutes ces préoccupations en essayant de dépasser la crainte par la foi et la confiance, en essayant d’y voir comme un appel à regarder plus loin que l’immédiat.

Enfin, toujours pour le père Gabriel-Maria la pauvreté selon l’Évangile, celle du cœur, doit aussi conduire à une abondance, celle que l‘on  reçoit de la communion au Christ. « Cela veut dire qu’il nous faut unir notre pauvreté à celle de Jésus et de Marie, afin que, de leur côté, ils unissent à la nôtre les richesses de leur pauvreté. Ainsi, par cette belle Dame Pauvreté, nous entrerons en possession des trésors de Jésus et de Marie…. » Ce que dit là le père Gabriel-Maria rappelle, en quelque sorte, ce que jadis saint Paul disait aux chrétiens de Corinthe : « Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Pauvres de nous-mêmes, c’est à dire, humbles de cœur, nous deviendrons alors riches de sa Présence : notre cœur sera prêt à recevoir sa Parole, à recevoir ses Dons, à se laisser conduire par son Esprit Saint. Alors, face aux autres, face à nos propres fautes peut-être, à nos propres échecs ou succès, face à Dieu même, notre vie sera ouverte sur le tout est possible de l’espérance.

La pauvreté du cœur ou la quête spirituelle

Il y a un musicien qui a quelque chose à nous dire sur notre état de pèlerin, de voyageur sur la terre.  C’est Brahms. Le titre d’une de ses biographies est évocateur à ce sujet : « le vagabond ». L’auteur de cette biographie, Romain Goldron, souligne tout au long de son récit cet aspect non seulement de la vie quotidienne mais de la personnalité du célèbre musicien. Brahms se considérait comme un « passant » sur la terre, comme quelqu’un qui ne peut se fixer nulle part.   Brahms aurait voulu se marier, avoir une vie de famille, des enfants, gagner sa vie grâce à un emploi fixe. Rien de tout cela. Petit à petit, il acceptera d’être sans famille et sans emploi fixe.  Il sera toute sa vie comme un pèlerin. Il prendra douloureusement conscience que son « célibat fait partie de son destin de créateur, que l’artiste, de toute manière, même s’il possède foyer et position, reste le ‘Passant’, celui que rien ici-bas ne peut absolument fixer ni satisfaire. »  (p. 159)

[…] «Au fond, j’étais fait pour le cloître — seulement le genre de couvent qu’il m’aurait fallu n’existe pas, écrivit un jour Brahms à un de ses amis, mais ce même Brahms qui, en une autre circonstance, déplorait d’en avoir été réduit par le destin à l’état de « vagabond ». Mais le moine et le vagabond ne sont-ils pas les deux états extrêmes d’une même et identique attitude intérieure ? Le moine se soustrait au monde comme le vagabond le fuit. Par l’immobilité ou l’éternelle errance, dans la cellule ou sur les grands chemins, l’homme échappe à la vie active, utilitaire, aux liens et aux chaînes de la société, aux convenances, aux concessions, à l’attrait des richesses et des conforts — et reste libre de poursuivre ce qui seul compte pour lui, la quête spirituelle. » (p. 6).

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