Janvier 2019

Dieu est amour. Créés à son image, nous sommes donc capables d’aimer, de nous aimer les uns les autres. Mais qu’est-ce donc qu’aimer ? 

L’amour de charité, comme un feu

Aimer, c’est concret. Cela part du réel de nos journées. Cela se vit pas à pas. Sans arrière-pensée, sans pourquoi. On y est poussé. Heureuse nécessité qui ensoleille le sombre de certains jours, ravive la vie. On n’en finit pas d’aimer. Mais, pour ne pas en finir d’aimer,  cela doit s’entretenir comme un feu.

« Attisons le feu de notre amour par le bois des bonnes œuvres » car elles « allument en nous le feu de l’amour. Négligeons-nous d’y mettre le bois des bonnes œuvres, il ne tardera pas à s’éteindre. » En effet, « aussi longtemps que nous attiserons le feu de notre amour du bois des bonnes œuvres, il n’y a nul danger qu’il s’éteigne… mais aussitôt  que nous cessons de faire le bien, notre feu s’éteint, et nous devenons plus froids encore que si nous ne nous étions jamais approchés du feu. » C’est pourquoi, « il est nécessaire de mettre toujours beaucoup de bois dans notre feu. Plus nous en apporterons, plus le feu sera vif … » (Bx Gabriel-Maria).

Ce feu couve en nous depuis toujours. Les brindilles de nos actions bonnes vont-elles toujours l’alimenter ? Ou bien va-t-il s’assoupir, étouffé par nos lassitudes  ? 

S’y laisser brûler

Car c’est notre vocation à tous. Nous sommes créés par amour et nous sommes faits pour aimer. Aimer, c’est du gratuit.

Le philosophe René Habachi, dans son livre Une philosophie ensoleillée, nous  le fait merveilleusement comprendre en évoquant L’Infirme aux mains de lumière, d’Édouard Estaunié.  Dans ce roman, l’auteur raconte l’histoire d’un jeune employé de bureau, promis à une brillante carrière. Il a une sœur infirme dont s’occupe son père. Celui-ci va mourir, laissant sa fille infirme seule. Que faire ? Le jeune employé renonce alors à sa carrière prometteuse  et se retire dans un obscur petit village pour s’occuper d’elle. Les années s’enchaînent aux années. Sa sœur meurt à son tour. Un ami, qui connaît son histoire, vient le voir et lui demande pourquoi il a fait le sacrifice de sa carrière, qu’avec le décès de sa sœur, son sacrifice ne perd-il pas tout son sens ? En un mot : regrette-t-il quelque chose ? L’employé ne répond pas, du moins pas tout de suite. Puis, en guise de réponse, il lui raconte un souvenir de son enfance :

Il avait seize ans peut-être.  Sa sœur n’était qu’une petite fille. Lors d’une promenade, ils étaient parvenus à un village perdu dans la montagne. Au-dessus de ce village, des rochers et une sorte d’alpe peuplée de blocs de granit. Avisant un bloc, sa sœur lui demanda de la jucher dessus. Ce qu’il fit. Arrivant sur le rocher, elle y trouva une saxifrage. Avant de redescendre, elle prit la fleur, la considérant attentivement. Son frère en était amusé. Il lui dit : « À quoi bon une si belle chose que personne ne pouvait voir ? » La réponse de sa sœur, jamais il ne l’a oubliée : « C’est pour que le monde soit beau quand le soleil le regarde ! »

 « L’amour pour lui-même, commente René Habachi, comme une profusion du don, sans retour sur soi ». La vie qui se propage comme un feu allumé « là où l’on ne s’y attendait pas, pour la surprise et l’émerveillement. Le miracle, oui, le miracle d’une existence qui n’a d’autre légitimation que d’exister et d’autre raison que la gratuité. »

Pour le propager, regarder la Vierge

Tant d’obstacles, dont la plupart sont en nous-mêmes, font barrage à ce feu. Mais s’il y a quelqu’un qui peut nous aider à l’entretenir et à le propager sans calcul, c’est bien la Vierge.  

« Elle est cette splendide étoile qui se lève sur l’immensité de la mer, brillant par ses mérites, éclairant par ses exemples. A toi qui te sens, loin de la terre ferme, emporté sur les flots de ce monde au milieu des orages et des tempêtes, ne quitte pas des yeux la lumière de cet astre si tu ne veux pas sombrer. Si le vent des tentations s’élève, si l’écueil des tribulations se dresse sur ta route, regarde l’étoile, appelle Marie. Si tu es ballotté par les vagues de l’orgueil, de l’ambition, de la médisance, de la jalousie, regarde l’étoile, appelle Marie. Si la colère, l’avarice, les désirs impurs secouent la nacelle de ton âme, regarde vers Marie. Si, troublé par l’énormité de tes crimes, honteux des turpitudes de ta conscience, effrayé par la crainte du juge ment, tu commences à te laisser aller à la tristesse, à glisser dans le désespoir, pense à Marie. Dans les périls, les angoisses, les doutes, pense à Marie, invoque Marie. Que son nom ne s’éloigne jamais de tes lèvres, qu’il ne s’éloigne pas de ton coeur; et, pour obtenir le secours de sa prière, ne néglige pas l’exemple de sa vie. » (saint Bernard)

Car sa vie est toute  embrasée par l’amour de charité. Elle le rayonne et le propage. Humble amour de Nazareth, si attentionné au jour de Cana. Amour ardent, intense au pied de la croix, flamboyant au jour de Pentecôte.

Ainsi…

« C’est un feu que je suis venu allumer sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Lc 12, 49). Cet incendie que Jésus est venu allumer, n’est-ce pas le feu de l’Esprit Saint qui est Amour ?

Ce feu, loin de détruire, purifie, éclaire et réchauffe la face obscure de l’histoire. Certes, à certaines heures, on peut le croire éteint. Mais il est toujours prêt à repartir, il suffit de peu de chose, d’un petit geste qui vient à point, d’une main tendue inespérée, que sais-je.

Si d’aventure ce feu prend en nos vies alors sa flamme, ardente à se communiquer, ne manquera pas de briller au creux du sombre de certains jours, de réchauffer nos froides solitudes, de réjouir les heures heureuses de l’existence.

 

Avril 2019

La dernière vertu dont parle le père Gabriel-Maria dans la Règle de vie des Annonciades est la vertu de compassion. « En elle, dit-il, consiste la perfection ». Si Gabriel-Maria considère la compassion comme une « perfection » c’est que, pour lui, elle est la vertu qui nous conforme en profondeur au Christ, « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), au Christ miséricordieux, venu prendre sur Lui notre condition humaine, avec son poids de péché, de malheur et de détresse, venu la prendre dans sa fragilité et sa finitude afin de nous en relever et nous faire vivre de sa vie.  Pour comprendre et vivre la vertu de compassion, Gabriel-Maria se place donc au pied de la croix, là où nous pouvons contempler la Compassion même, celle qui prend notre misère, nous relève de toute mort et nous redonne vie, là où nous recevrons la force d’aimer.

 « Sur la Croix se trouve tout bien ; c’est sur elle que s’est accomplie la rédemption du genre humain. C’est donc là que nous trouverons Jésus, la vraie Vie, toute grâce et toute miséricorde et, pour tout dire en peu de mots, tout bien et toute perfection. […] Cela doit bien nous émouvoir et nous inciter à l’aimer et à le louer sans cesse, à vouloir souffrir pour l’amour de lui ce qu’il a souffert par amour pour nous…» (Bx P. Gabriel-Maria).

C’est donc là, au pied de la croix, que nous comprendrons ce qu’est la compassion, que nous en puiserons l’eau vive afin de la répandre dans le cœur de nos frères.

Marie compatissante

« La Vierge Marie, au témoignage de l’Évangile, se tenait debout près de la croix de Jésus ». Elle se tait, elle contemple, elle consent.  Mystère de l’Amour crucifié…« Ma vie, nul ne la prend,  c’est  Moi qui la donne » (Jn 10, 18).  La volonté  de Marie ne fait qu’un avec celle de Jésus cloué en croix : sa compassion est participation à la Passion du Fils pour le Salut du monde.   « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son fils unique » (Jn 3, 16).  Marie est parfaitement « ajustée » à la Volonté d’amour du Père, à l’obéissance d’amour du Fils, elle qui demeure habitée par l’Esprit Saint.  Silencieuse, debout près de la Croix, Marie semble nous dire : moi aussi, j’ai tant aimé le monde…

À force de contempler le mystère de la Croix, nous découvrons, à travers larmes et déchirements, que toutes nos souffrances  humaines   peuvent avoir une secrète fécondité. Cela, c’est Marie qui nous l’enseigne. Elle nous infuse son espérance puisée au puits d’eau vive de la Croix.

Le bouquet de myrrhe

Près de la croix, Marie était seulement là. Et c’était tout. Cette Passion du Fils, elle l’a portée dans sa mémoire et en elle-même tout le restant de sa vie, comme un bouquet de myrrhe reposant sur son cœur, à l’exemple de la bien-aimée du Cantique des cantiques portant en son cœur l’amour de son bien-aimé (Ct 1, 13).

La mémoire de la Passion du Christ donne à tous nos gestes de compassion une portée insoupçonnée. Car la Passion du Christ est « lumière sur la vie et la mort des hommes » (Liturgie), lumière sur l’histoire et sur nos histoires personnelles, sur les heurs et malheurs du monde. En avoir la mémoire, essayer de toujours mieux la comprendre avec notre intelligence et aussi avec notre cœur, c’est vital et salutaire. Car à sa lumière, tout a un sens, rien n’est insignifiant. 

Le grand musicien qu’a été Jean Sébastien Bach était pénétré du souvenir de la Passion du Christ. Il la portait en lui. Elle était pour lui sagesse et beauté.  La « Petite Chronique », que sa femme Anna-Magdalena a écrite après la mort de son mari, évoque ces chefs-d’œuvre que sont  les Passions :

 « Ces œuvres venaient du plus profond de l’âme de Sébastien qui les écrivit  dans la  douleur, car il ne pouvait penser aux blessures et à la mort du Christ sans souffrir et sans éprouver un sentiment personnel de péché. C’est de cette souffrance que vient la beauté poignante qui   déborde des Passions. J’entends encore dans la Passion selon saint Jean ce solo d’alto ‘Tout est consomme’ qui m’a toujours paru tellement grandiose et douloureux  [….] Cette musique vient directement de l’âme, où  Sébastien avait toujours son refuge en dépit des soucis qui, les derniers temps de sa vie, l’accablaient. Plus je le connaissais, lui et ses œuvres, plus je me rendais compte de cela. Il avait toujours devant les yeux une vision vers laquelle son esprit tendait passionnément et aurait pu dire avec saint Paul : Je laisse en arrière les choses qui sont derrière moi pour m’élancer vers le but. Mais son but, comme celui de saint Paul, n’était pas en ce monde.»

La consistance de nos vies

Être là, auprès de notre prochain qui souffre, comme la Vierge près du Christ en croix.  Si la compassion consiste à faire quelque chose pour celui qui souffre, souvent elle ne consistera qu’à partager en silence  ce qu’il éprouve, ce qu’il ressent, à  être là, simplement là, à ses côtés, à son écoute, à lui faire sentir que sa souffrance n’est pas un fait indifférent ou quelconque.

Une simple présence, un geste de tendresse, une parole de réconfort, une sollicitude attentive, un silence empli d’affection, une main apaisante, c’est tellement important. Présence rassurante.  Car, on le sait, toute personne qui souffre, et surtout la personne en fin de vie, a besoin d’être rassurée, de sentir le contact de quelqu’un, tout près d’elle.

Se placer en esprit au pied de la croix aide à vivre cela. Regarder le Christ, s’y appuyer, penser qu’Il est « commencement et fin de toutes choses », à qui est « le temps et l’éternité » (Liturgie pascale).  C’est bien Lui la consistance de nos vies.  Comme le dit saint Augustin :

« Le fleuve des choses temporelles nous entraîne ; mais, comme un arbre au bord du fleuve, est né Notre Seigneur Jésus-Christ… : il  a voulu en quelque sorte se planter au bord du fleuve des choses temporelles… Pour toi il s’est fait temporel, afin que tu deviennes éternel.…».

 

La communauté de Thiais rénove son monastère

Un grand merci

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