Le chemin de vertus, à l’école des Fondateurs de l’Annonciade, va se poursuivre tout au long de cette année 2018. La prière ou vivre autrement ; l’obéissance, celle du coeur ; la pauvreté ou la quête spirituelle ; la patience ou la force dans la faiblesse. Tel est le chemin proposé. Chaque médiation évoquera un musicien. Pourquoi donc ? A cause de sainte Jeanne et du bienheureux Gabriel-Maria qui utilisent une image musicale quand ils évoquent les vertus. L’un les appelle “le psaltérion à dix cordes, l’autre “la harpe de la vie”. Les vertus, pour eux, sont des forces capable de faire chanter la vie.

 

1. Janvier 2018 La prière ? Ne serait-ce pas l’histoire d’une relation d’amitié entre celui qui prie et Dieu ? Si c’est cela, la prière prendra alors toute la vie comme elle a pris toute la vie de la Vierge Marie. On peut dire que Marie a été enracinée dans la prière. Et de ce fait elle est entrée dans la familiarité du Très Haut. Sa vie nous en trace le chemin.  Si nous suivons ce chemin, si nous mettons la prière au cœur de notre existence, nos journées seront vécues autrement, la prière sera comme une musique de fond soutenant notre marche.

Marie priante

En relisant les passages d’évangile où il est question de la Vierge, on peut deviner quelques aspects de la prière de Marie. D’abord, l’écoute et la louange. Marie a été attentive aux paroles de l’Ange de l’Annonciation. Son attention ou son écoute s’est épanouie en un « Oui » sans retour : « qu’il me soit fait selon ta parole. » Marie a loué les bienfaits divins pour elle et pour le Peuple de Dieu. C’est son Magnificat, une prière de louange. Puis vient la méditation. Il est dit que Marie retenait, gardait dans son cœur pour les méditer, les repasser en son esprit, tout ce qui lui était dit de la part de Dieu. Prière silencieuse, méditative. Un autre aspect de la prière de Marie est l’intercession. Aux Noces de Cana, lorsque le vin est venu à manquer, Marie l’a remarqué et, discrètement, elle a intercédé auprès de Jésus : « ils n’ont plus de vin ». La prière de Marie s’est faite aussi communion silencieuse, insondable cœur à cœur, lorsqu’elle s’est trouvée debout près du Christ en croix. La prière de Marie a été enfin persévérante. Après la résurrection, en effet, il est dit dans les Actes des Apôtres, que Marie était assidue à la prière, avec les apôtres et quelques femmes. La  prière a accompagné les pas de Marie tout au long de son pèlerinage sur la terre. Tout ce qui vient d’être dit sur la prière de Marie, nous parle de notre propre vie de prière : l’attention à la Parole de Dieu, la louange, la méditation, la prière de demande et d’intercession, le cœur à cœur silencieux. Toutes ces formes de prière nous aident à entrer dans la familiarité avec Dieu, comme la Vierge. Et cela est essentiel à notre vie, car une vie sans prière serait comme sans lumière, sans respiration. Mais la prière n’est pas facile. On peut dans la prière rencontrer l’ennui, le découragement, la lassitude, la répétition ou l’habitude. Qu’importe. L’important c’est de persévérer et de désirer car, comme le dit saint Augustin, « si le désir est continuel, la prière est continuelle ».

Prier c’est vivre autrement

La prière aide à se décentrer de soi pour accueillir la grâce de Dieu, accueillir les grâces de Dieu en nos vies. La prière donne la force de vivre le quotidien avec ses grisailles et ses mille difficultés. La prière est une force qui nous aide à nous enraciner en Dieu. C’est une force de vie car cela change la manière de vivre le réel de l’existence. Quand on prie, on n’accueille pas de la même façon l’autre, un autre qui, peut-être, peut nous énerver, nous déranger, nous blesser… Prier purifie le cœur  qui peut s’ouvrir au travail secret de l’Esprit saint. Prier permet de vivre le moment présent « autrement ».  L’inattendu qui peut déranger est vécu « autrement ». Grâce à la prière, – même courte mais cependant régulière -, les situations de la vie ne sont pas abordées de la même façon. Car, la prière change le regard sur autrui. Certes, dans certains cas, on ne peut pas toujours avaliser ce que fait l’autre qui peut parfois avoir des torts. Mais la prière peut, à la fois, donner la lumière sur l’acte plus ou moins bon de l’autre et la force de ne pas condamner la personne. La prière est un chemin vers la paix intérieure, au cœur même de l’ « intranquillité ». La prière, encore une fois, demande l’assiduité, la persévérance. Donner du temps à Dieu, gratuitement, se laisser imprégner par l’Esprit du Christ. La prière nous aide à connaître, à discerner, ce que nous devons faire. La prière ouvre le cœur à la volonté d’amour de Dieu sur nous, et cela, à travers n’importe quelle situation de la vie.

La prière qui prend toute la vie

«Je n’ai rien trouvé qui ne m’ait fait plus de bien, pour progresser en vertus, que de prendre pour mon métier quotidien de toujours me reprendre et de toujours louer, honorer et magnifier Dieu. Ainsi, quoi que je fasse, soit que je prêche, que je confesse, que je dise mon office ou fasse quelque chose d’autre, que tout soit pour la gloire et l’honneur de Dieu, tout le reste m’importe peu. Et je ne voudrais pas perdre une seule parcelle de temps sans avoir toujours les louanges de Dieu et de sa très digne Mère dans mon cœur et sur mes lèvres, soit en allant et venant, mangeant, buvant, parlant et dormant, autant qu’il est possible… » (Bx P. Gabriel-Maria). La prière a pris toute la vie de Gabriel-Maria. Ses pensées, ses paroles, ses gestes étaient imprégnés de prière.  Sa vie de prière l’a véritablement établi en Dieu.  Cela lui a demandé du travail. Sa vie de prière était comme un métier que l’on exerce tous les jours. Toutes circonstances ont été pour lui une occasion de louer Dieu, de Le prier. À ses filles spirituelles il recommandait que, dans les contrariétés de la vie, elles aient  le réflexe de se réjouir intérieurement car elles sont alors sur le chemin de la véritable joie, celle imprenable, celle des béatitudes, celle de la Vierge reconnaissant en son Magnificat les dons de Dieu pour elle et pour toute l’humanité. Pour Gabriel-Maria,  la prière a été un véritable milieu de vie comme peut l’être la musique pour un musicien.  Les exemples en ce domaine ne manquent pas. Ainsi, le célèbre organiste Louis Vierne. Bernard Gavoty, dans la biographie qu’il a consacrée à ce grand musicien, a bien mis cela en valeur : « La musique fut, sans aucun doute, sa passion dominante : il y concentrait le meilleur de lui-même, et n’y exprimait que lui-même. [… ] Je l’ai vu, à telle heure douloureuse de sa vie, quand tout sombrait autour de lui, se raccrocher à l’espoir de la création, comme un naufragé à la dernière épave. Par un jeu inverse, la musique le sauvait de lui-même, en l’obligeant à traduire son désarroi. La nécessité de maintenir à bonne distance son mal pour le mieux peindre l’empêchait de s’y abandonner, et l’apaisement que le temps donne à la passion, la musique le lui procurait parce qu’elle lui faisait franchir d’un bond cet espace au delà duquel la douleur cesse d’être une douleur pour n’être plus qu’un souvenir. Le temps, l’éloignement, c’est la consolation, peut-être… » (p. 187).  La musique lui a permis de prendre de la distance par rapport à ce qu’il vivait de difficile. Jusqu’à son dernier souffle,  il a été habité par la musique puisqu’il est décédé subitement alors qu’il s’apprêtait à improviser sur l’Alma Redemptoris Mater, au grand orgue de Notre-Dame de Paris. Ce que la musique a été pour Louis Vierne, la prière peut l’être pour celui qui prie.  Aux heures sombres de la vie, la prière peut nous sauver de nous-mêmes, de nos enfermements ; dans l’épreuve, elle peut nous rapprocher de Celui qui est venu emplir de sa Présence  toute souffrance ; elle peut ouvrir une brèche dans les murs de nos prisons intérieures. Aux heures claires, aux heures étoilées de la vie, la prière peut relancer nos désirs et notre espérance, élargir notre horizon, nous aider à aller de l’avant.

1. Avril 2018

L’obéissance  est peu attrayante! Et pourtant, bien comprise, elle est un chemin de vie et, paradoxe, de liberté.

Marie obéissante

La Vierge Marie a vécu de cette obéissance du cœur, à toutes les étapes de sa vie. Elle a accueilli l’inattendu de Dieu faisant irruption au matin de son existence, dérangeant tout ses plans, elle est allée ensuite là où la charité l’appelait, face au danger, elle est partie en exil puis, revenue, elle s’est enfoncée avec  Jésus et Joseph dans la vie cachée de chaque jour. Quant le moment fut venu, elle a suivi Jésus pendant les trois ans de sa vie publique puis, quand une fois encore le moment fut venu, elle l’a soutenu silencieusement dans la nuit du calvaire. Enfin, après la résurrection, elle est là, persévérante et priante, au cœur de la primitive église.  Elle a dû  percevoir, au-delà des événements et des personnes, ce qui plaisait le plus à Dieu.  « Obéir, c’est aimer » écrivait sainte Bernadette. L’obéissance  serait donc une question d’amour ? Oui, car alors se serait une soumission d’esclave !  Cette obéissance plonge ses racines le mystère des Trois Personnes Divines qui se donnent l’une à l’autre en une danse incessante. C’est leur bonheur. Jésus nous laisse bien deviner cela quand il dit qu’il fait toujours ce qui plaît à son Père : « je fais toujours ce qui lui plaît.” (Jn 8, 29) Et ce qui plaît à son Père, c’est sa « nourriture » (Jn 4, 34).

Par son baptême, le chrétien participe à l’obéissance filiale du Christ à son Père. L’obéissance nous fait donc mettre nos pas dans les pas de Jésus, elle nous fait avancer sur le chemin de l’imitation du Christ, et par le fait même, sur le chemin du retour vers le Père. L’obéissance chrétienne relève donc directement de la foi au Christ, d’un attachement à sa personne, à sa vie.   Celui qui désire suivre le Christ, au jour le jour, rencontrera inévitablement bien des intermédiaires – personnes, choses, événements – qui lui signifieront, avec plus ou moins de clarté, ce qui plaît à Dieu. Car suivre le Christ se vit au cœur même de nos jours de vie les plus ordinaires.

L’obéissance et ses nuances

Dans un sermon sur l’obéissance, le bienheureux Gabriel-Maria décline cinq attitudes qui peuvent aider à vivre cette obéissance du cœur, au jour le jour, qui peuvent aider à entrer petit à petit dans les sentiments mêmes du Christ obéissant.

La première nuance est celle de  la disponibilité. L’obéissance est service des autres, « quand vous obéissez à tous, Dieu vous obéit en tout » ose écrire Gabriel-Maria. Il veut dire par là que si nous sommes ouverts à l’autre, disponibles, nous faisons ce qui plait à Dieu et Dieu y prend son plaisir. Plus nous sortons de nous-mêmes, de nos propres préoccupations, de nos propres sécurités ou de nos propres  idées pour accueillir l’autre et le servir, pour lui être disponible, nous atteignons le Cœur de Dieu. Donner, servir, accueillir, nous rapproche des autres, et par le fait même, nous rapproche de Dieu.

Une seconde nuance de l’obéissance est la simplicité : « L’obéissance est tout d’abord simple […] Quelque instruit ou intelligent que soit un homme, c’est à cette simplicité qu’il doit s’appliquer avant tout. » Accueillir simplement ce qui vient, l’inattendu, le dérangeant etc. Pas si facile ! À travers les médiations humaines, à travers les choses et les événements, un Autre désire nous rejoindre. Vais-je avoir assez de foi pour le reconnaître et aller à sa rencontre avec élan ? Cet élan est la troisième nuance dont parle Gabriel-Maria qu’il nomme la promptitude. Pour Gabriel-Maria, en effet, « l’obéissance doit être prompte et docile. Cela veut dire que nous ne pouvons accomplir ce qui nous est commandé avec tristesse, ni inattention, ni délai. […] Par exemple, nous recevons l’ordre de faire une chose dans le moment présent ; mais cela ne nous plaît pas, et nous en remettons à plus tard l’exécution… » Empressement devant ce qui vient, devant la vie qui se présente ! Dans un monde traversé par l’individualisme, cette attitude est bien difficile et va à contre courant. L’obéissance du cœur nous tire en avant, capable qu’elle est de faire surgir le meilleur de nous-mêmes.

Une quatrième nuance est l’écoute de ce qui advient, « disposés à obéir en des choses qui ne nous plaisent pas, qu’en celles qui nous plaisent. Il faut se faire violence… » reconnaît Gabriel-Maria car cette soumission à l’égard du réel est parfois bien difficile. L’obéissance du cœur demande toujours un combat intérieur, une sortie de soi, un « oui » à ce qui se présente ;  ce « oui « ouvre notre cœur aux dimensions de la charité.  Mais il ne suffit pas de dire « oui » une fois, il faut le redire chaque jour. D’où la persévérance. Ainsi, poursuit le père Gabriel-Maria, une autre nuance de l’obéissance est la persévérance.  « Il ne suffit pas de commencer une bonne œuvre, il faut l’achever », en persévérant humblement. Et, dans la mesure de cette humble persévérance,  l’obéissance porte du fruit et « ne cesse de grandir en solidité. » Aller jusqu’au bout de ce que l’on a commencé…  On en retire la paix et la joie de la fidélité à ces petites choses de la vie qui font la trame de nos journées. Cette obéissance là est féconde.

Enfin, une dernière qualité, donnée par le père Gabriel-Maria à l’obéissance, est la discrétion dans le sens de discernement. En effet, une obéissance faite de disponibilité, de simplicité, de promptitude, d’écoute et de persévérance ne veut pas dire qu’elle soit aveugle. Elle doit être au contraire responsable. L’attachement au Christ, aux valeurs de l’Évangile peut parfois conduire à ne pas obéir. Comme le dit le père Gabriel-Maria : « l’obéissance discrète s’impose dans les œuvres qui nous seraient commandées alors qu’elles seraient en opposition évidente avec la vérité bien connue.  En ces situations, la discrétion s’impose et il faut se garder d’obéir. » Par exemple, résister au relativisme ambiant, au scepticisme, aux modes et aux sollicitations allant à contre courant des valeurs de l’Évangile, c’est bien difficile, cela demande du courage, d’où l’importance de se mettre à l’écoute du Christ et de lui demander le secours de l’Esprit Saint, en éternels mendiants de la grâce de Dieu.

Comme un orchestre

Disponibilité, simplicité, promptitude, écoute, persévérance et discernement tout cela fait penser à un orchestre ! Les instruments qui composent un orchestre ne jouent pas tous en même temps, ou rarement. Le plus souvent, ils jouent par groupes, parfois seuls, en faisant alterner les « voix » de leur instrument, en les faisant dialoguer. Vu le nombre de musiciens composant un orchestre symphonique, tout doit être prévu et réglé afin d’éviter la moindre erreur. Chaque musicien doit donc faire attention à bien exécuter sa propre partie, mais aussi à suivre attentivement celles des autres à travers les gestes et les indications données par le chef, afin d’être toujours en symphonie avec eux. Il y a une obéissance mutuelle simple, c’est-à-dire, sans improvisation personnelle, prompte à suivre les directives du chef d’orchestre, attentive à ses gestes, discernant ce qu’il attend. Les musiciens d’un orchestre doivent être attentifs, disciplinés, persévérants au travail. Le chef d’orchestre, lui, veille à la justesse de l’interprétation de l’œuvre qu’il dirige. Chef d’orchestre et musiciens sont tous au service d’une même œuvre, n’ayant qu’un but, obéir aux intentions de l’auteur de la musique qu’ils interprètent, pour donner vie à l’œuvre.

Cette image de l’orchestre peut certainement faire comprendre la fécondité de l’obéissance, de cette obéissance au réel de la partition de notre vie : elle libère le meilleur de nous-mêmes.

3. Juillet 2018

« Bienheureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est eux » (Mt 5, 2). Cette béatitude est un appel à la quête spirituelle, à la confiance en Dieu. Elle nous fait vivre au quotidien, en vrais pèlerins, c’est à dire, en disciples du Christ, comme la Vierge Marie qui a suivi son Fils tout au long de sa vie.

Marie, pèlerin de la foi

Comme le dit le Concile Vatican II : « La Bienheureuse Vierge avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la Croix » (Lumen gentium, 58). Le point de départ de son pèlerinage de foi est bien sûr l’Annonciation, point de départ de son itinéraire vers Dieu qui va la faire passer par des étapes heureuses et douloureuses et dont le point culminant est bien le Calvaire où elle se tient debout dans la nuit profonde de la foi. Mais vient le jour lumineux de la Pentecôte : alors, elle poursuivra sa route jusqu’à son Assomption, au Ciel où Dieu la couronnera d’amour et de tendresse.

Nous sommes tous des voyageurs sur la terre

Pour Grégoire de Nysse, chaque personne est « un pèlerin en marche vers une plénitude, non la sienne propre, mais celle de son Créateur et Seigneur qui désire d’un désir infini combler de Lui-même sa créature. Tout commence – pour ne plus s’arrêter – dès notre premier souffle. L’important est d’en prendre conscience et d’y consentir peu à peu ». Grégoire de Nysse précise encore que cet élan, on peut le vivre grâce à notre enracinement en Dieu : «stabilité et mobilité sont la même chose (…) dans [notre] voyage vers les hauteurs, [notre] cœur est comme ailé par sa fixité dans le bien». Pour se « fixer dans le bien » et ainsi marcher en pèlerins, en voyageurs sur la terre, vers ce Visage qui nous espère, le bienheureux Gabriel-Maria donne des conseils bien concrets.

L’équipement du voyageur

Le premier pas sur le chemin de la pauvreté de cœur, c’est celui de choisir d’user modérément des biens, biens matériels mais aussi biens de l’esprit, de l’intelligence, du cœur, c’est-à-dire de renoncer à en devenir « propriétaires », à les accumuler, à se les approprier pour soi et non pour le service du prochain. Cela suppose une attitude intérieure de liberté par rapport à ces biens. Ainsi, « la première condition, pour une pauvreté véritable, est la liberté. On la possède lorsqu’on renonce à toutes choses volontairement, en pleine liberté, que par amour pour Jésus, de tout cœur et librement, on renonce à ce qui est superflu, qu’on se contente du nécessaire et même que l’on n’en use qu’avec mesure. » En précisant que cet usage modéré de choses est « par amour pour Jésus », Gabriel-Maria souligne l’importance de la manière dont nous allons utiliser les biens, l’importance de notre rapport aux choses. En effet, ce n’est pas la quantité de biens qui est importante mais notre attitude par rapport aux biens, une attitude dont le ressort secret est notre libre attachement au Christ et aux valeurs de l’Évangile.

Cet usage mesuré des biens, s’il est inspiré par un vrai désir de pauvreté intérieure, un désir de partager avec d’autres, un désir de grandir sur le chemin de l’amour de Dieu et du prochain va recevoir en retour le « surcroît » dont parle l’évangile. Le pauvre de cœur, tourné non pas vers lui-même mais vers le prochain, vers sa communauté de vie, ou vers ceux qui ont plus particulièrement besoin de son aide, reçoit en retour la joie qu’il donne, qu’il procure aux autres. Qui n’en a pas fait l’expérience ? Car la joie, c’est aussi un autre aspect que souligne le père Gabriel-Maria quand il parle de la pauvreté du pèlerin que nous sommes. Ainsi, dit-il, une autre « condition pour une vraie pauvreté est d’être joyeuse… » Il nous conseille à « aimer et à garder avec soin la perle évangélique de la pauvreté » qui est la perle de la confiance en Dieu, cachée dans le champ d’un cœur dépouillé de soi, joyeux de se donner.

Un troisième aspect est celui de la générosité. La vraie pauvreté de cœur « consiste à partager généreusement avec le prochain ce que nous avons ». Être généreux, ce n’est pas donner de notre superflu, ou y renoncer, mais bien de prendre quelque chose de notre nécessaire pour le donner généreusement, gratuitement. C’est peut-être partager ses biens, mais aussi, partager son temps, ses idées, ses compétences, ses qualités etc., et cela, de grand cœur.

Une quatrième nuance de la pauvreté évangélique pour Gabriel-Maria est celle de considérer les biens avec un certain détachement, un certain recul. Ainsi, dit-il, « nous devons ne pas y mettre nos affections, au point de ne pas nous en préoccuper. C’est alors que nous serons vraiment pauvres en esprit …. » Ici, le père Gabriel-Maria met en garde contre le souci excessif par rapport aux biens. Notre vie est dans les mains de Dieu, notre Père. Certes, contrairement aux « oiseaux du ciel et aux lys des champs », nous connaissons les préoccupations de la vie. Il faut bien prévoir, se soucier des siens, de sa famille, des autres, et même de soi. On peut même pressentir et connaître telles ou telles incertitudes et les craindre. L’attitude pauvre, face à cela, sera peut-être, à notre humble mesure, de vivre toutes ces préoccupations en essayant de dépasser la crainte par la foi et la confiance, en essayant d’y voir comme un appel à regarder plus loin que l’immédiat.

Enfin, toujours pour le père Gabriel-Maria la pauvreté selon l’Évangile, celle du cœur, doit aussi conduire à une abondance, celle que l‘on reçoit de la communion au Christ. « Cela veut dire qu’il nous faut unir notre pauvreté à celle de Jésus et de Marie, afin que, de leur côté, ils unissent à la nôtre les richesses de leur pauvreté. Ainsi, par cette belle Dame Pauvreté, nous entrerons en possession des trésors de Jésus et de Marie…. » Ce que dit là le père Gabriel-Maria rappelle, en quelque sorte, ce que jadis saint Paul disait aux chrétiens de Corinthe : « Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Pauvres de nous-mêmes, c’est à dire, humbles de cœur, nous deviendrons alors riches de sa Présence : notre cœur sera prêt à recevoir sa Parole, à recevoir ses Dons, à se laisser conduire par son Esprit Saint. Alors, face aux autres, face à nos propres fautes peut-être, à nos propres échecs ou succès, face à Dieu même, notre vie sera ouverte sur le tout est possible de l’espérance.

La pauvreté du cœur ou la quête spirituelle

Il y a un musicien qui a quelque chose à nous dire sur notre état de pèlerin, de voyageur sur la terre. C’est Brahms. Le titre d’une de ses biographies est évocateur à ce sujet : « le vagabond ». L’auteur de cette biographie, Romain Goldron, souligne tout au long de son récit cet aspect non seulement de la vie quotidienne mais de la personnalité du célèbre musicien. Brahms se considérait comme un « passant » sur la terre, comme quelqu’un qui ne peut se fixer nulle part. Brahms aurait voulu se marier, avoir une vie de famille, des enfants, gagner sa vie grâce à un emploi stable. Rien de tout cela. Petit à petit, il acceptera d’être toute sa vie comme un pèlerin. Il prendra douloureusement conscience que son « célibat fait partie de son destin de créateur, que l’artiste, de toute manière, même s’il possède foyer et position, reste le ‘Passant’, celui que rien ici-bas ne peut absolument fixer ni satisfaire. » (p. 159) Echappant ainsi à « la vie active, utilitaire, aux liens et aux chaînes de la société, aux convenances, aux concessions, à l’attrait des richesses et des conforts », il restera « libre de poursuivre ce qui seul compte pour lui, la quête spirituelle » (p. 6).

On peut dire que nous n’aurons jamais fini de cheminer en nous- mêmes pour y découvrir Celui dont nous sommes les images vivantes.

4. Octobre 2018

Le  dictionnaire Larousse  définit  la patience comme « l’aptitude à supporter avec constance les maux et désagréments de l’existence ». Supporter, tenir bon,  ne pas se décourager…  c’est un chemin  difficile, usant peut-être.  La vertu de patience est cette force qui nous fait durer dans les épreuves de la vie, elle est aussi celle de la recherche de Dieu dans la durée des jours.   La  patience chrétienne n’est pas la patience du sage qui tend sa volonté ; c’est la patience de celui qui reçoit, accueille en lui la force de l’Esprit.  Car la patience c’est bien  un des fruits de l’Esprit saint.

La force dans la faiblesse

Nous savons que notre vie sera toujours un mélange de fragilité, de faiblesse – nous sommes de chair – mais aussi de force que nous recevons de l’Esprit.  La foi en l’Esprit Saint, ne nous fait pas évader dans un rêve impossible. Au cœur d’une faiblesse, qui est toujours là, l’Esprit vient nous donner sa force. Il met sa force dans notre faiblesse. La faiblesse et la fragilité : c’est notre condition habituelle sur la terre, c’est notre condition humaine, c’est tout ce qui me brise, m’écrase, tous mes agacements, mes résistances, mes misères, mes énervements devant les autres, mes heurts, la peine que j’éprouve dans la maladie, la difficulté que j’ai à avoir quelques souffrances, parfois si minimes etc., tout  cela c’est ma faiblesse. Au cœur de tout cela, je peux appeler l’Esprit Saint, car c’est l’Esprit Saint qui, en nous, nous aide à porter, à attendre, à tenir debout, dans la vie, comme la Vierge au pied de la Croix. Ainsi, la vertu de patience va avec celle de l’espérance.

Quelqu’un de patient est « comme une tour forte et bien fondée que nul vent de prospérité ni d’adversité ne peut atteindre ni troubler. » Il « prend tout avec égalité ; ses affections se reposent en Dieu » (Bx Gabriel-Maria), c’est à dire, le souvenir de Dieu habite ses dispositions intérieures. À première vue, un programme qui paraît bien au-dessus de nos forces ! Pourtant, la patience dans les épreuves de la vie « fait partie intégrante de l’engagement à la suite du Christ et de la pleine maturation humaine. La vraie patience qui vient de la conformité à la volonté de Dieu est une force de salut à ne pas sous-estimer » (B. Häring).

Ainsi, la patience ne se comprend pas par l’exercice de notre volonté, ou la discipline de nos sentiments, mais bien par une vie dans et par l’Esprit Saint. Voilà le lieu et la source de notre force : force de l’Esprit Saint dans notre fragilité. Nous savons que notre expérience spirituelle sera toujours un mélange de fragilité, de faiblesse mais aussi de force que nous recevons de l’Esprit.

Jour après jour au creux du réel

Selon Gabriel-Maria, la patience avec les autres comme avec soi-même, est un vrai chemin de conversion personnelle, un vrai chemin d’union au Christ, d’union à la Vierge, un chemin d’Évangile vécu à partir de la réalité présente, à partir du réel de notre quotidien, comme par exemple : « lorsqu’on nous ennuie et nous tourmente de toutes parts, soit par les tentations que suscite le démon, soit par la sensualité et la fragilité de notre nature, soit par le monde ou par les créatures qui nous énervent », ainsi « on gagne plus à supporter avec patience ces contrariétés, qu’à jeûner et à châtier son corps une semaine durant. […] On peut tenir pour certain qu’on est rangé parmi les amis de Jésus et de Marie », c’est à dire, parmi les familiers du Christ et de sa Mère, parmi ceux qui les suivent et entrent patiemment dans leurs sentiments, en vue du meilleur à donner.

L’Esprit Saint fait vivre le disciple de Jésus non pas au niveau des victoires immédiates ou de ce qui peut se vivre tout de suite, mais au niveau de la pauvreté du cœur, là où la patience s’éprouve en nous, là aussi où nous goûtons la paix profonde qui vient de Dieu. La patience est sagesse, elle est une « science » dirait le père Gabriel-Maria, celle de la vie avec le Christ.  Il faut ainsi laisser l’Esprit Saint conduire nos vies. Il faut Le laisser venir au cœur de nos pauvretés, en sachant que, jusqu’à notre dernière heure, nous serons de chair, nous ne quitterons pas ici-bas notre condition humaine. Mais c’est au cœur même de nos limites et de nos pauvretés que la grâce du Christ peut nous rejoindre. Saint Paul en a fait l’expérience : « lorsque je suis faible, écrit-il, c’est alors que je suis fort » (2Co 12, 9-10). Et il a goûté le vrai bonheur.

Car faire l’expérience de la grâce de Dieu rend heureux, heureux dans la foi. On fait l’expérience, au sein même des contradictions de la vie, de la Bonté même de Dieu. Joie paisible qui est à la fois le fruit de l’effort personnel et de l’accueil de la grâce. On comprend que le père Gabriel-Maria puisse nous conseiller, dans les contrariétés de la vie, à faire l’effort de la joie : « nous devons nous exciter à la joie […]. Ainsi, ont agi les Apôtres et les disciples de Jésus. Il est écrit qu’ils quittèrent joyeux la salle du Grand Conseil où ils venaient d’endurer des peines et des tortures pour l’amour de Jésus » (Ac 5, 41). Cela est possible dans et par l’Esprit Saint.  L’Esprit Saint nous apprend à ne pas nous attrister des silences et des lenteurs de Dieu, mais à vivre au jour le jour avec les lumières déjà reçues comme la Vierge Marie qui retenait dans son esprit tous les événements de sa vie, en « en cherchant le sens, […] les méditant dans son cœur » (Lc 2, 19.51).

Jusqu’au bout du chemin

C’est pourquoi, il faut demander souvent à l’Esprit-Saint de transformer nos moments de détresse, de désarroi non seulement en patience aimante mais aussi en espérance afin que le gémissement intraduisible de l’Esprit, qui est dans notre cœur, puisse devenir confiance dans le Père, afin que ce gémissement intraduisible de l’Esprit nous apprenne patiemment à tenir bon, à persévérer, à grandir dans la grâce, appuyés sur les promesses de Dieu, qui sont des promesses de vie.  Car la longue patience de l’amour de Dieu, tel un vent fertile, passe sur la terre de notre humanité. La patience ? Vertu des longs mûrissements, des lentes transfigurations ….   « L’art, a dit Alexandre Dumas, est une fleur des rochers qui veut un vent âpre et un terrain rude ; les atmosphères tièdes l’étiolent vite. » Ainsi, nos vies quand elles se lancent à corps perdu  sur les chemins de l’évangile.

FIN

 

La communauté de Thiais rénove son monastère

Un grand merci

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