Lors de la  fête de l’Épiphanie qui a précédé sa mort, Jeanne fit une dernière visite à ses filles, leur apportant les dons des trois rois Mages, à savoir, l’or, l’encens et la myrrhe. En les leur donnant, Jeanne en donne la signification. Pour elle, l’or signifie: aimer Dieu et le prochain, et aussi, de faire toutes choses pour l’amour de Dieu, ce qui veut dire que tout ce qui constitue le concret de la vie doit être vu et vécu, selon Jeanne, en relation à cet amour.  L’encens signifie bien sûr la prière, l’oraison qui est, pour elle, le ressort intérieur qui fait progresser dans le bien. C’est pourquoi, elle dit à ses filles que c’est là le principal exercice auquel elle veut les voir s’occuper durant leur vie. Enfin, la myrrhe signifie pour elle le souvenir de la Passion du Christ, la mémoire de « toutes les amertumes et douleurs que le doux Jésus avait endurés dans sa Passion », comme il est dit dans sa Chronique de l’Annonciade. L’expression « doux Jésus » met indirectement en lumière le côté affectueux de ce souvenir. Et ce souvenir devrait se manifester dans de secrets renoncements prouvant ainsi cet attachement affectueux pour Jésus.

Jeanne, en demandant à ses filles d’offrir au Christ les trois dons des Mages, les invite à faire de leur vie une « offrande agréable à Dieu », dans le sens où saint Paul l’entend : « je vous exhorte, dit-il aux chrétiens de Rome, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. » (Rm, 12, 11-12) Pour Jeanne, ce qui est parfait, ce qui plaît à Dieu, ce sont donc l’or de la charité, l’encens de la prière, la myrrhe des secrets renoncements. Elle nous donne par là trois grandes orientations pour notre vie. Mais avant de nous les proposer, elle les a elle-même vécues. C’est donc à la lumière de sa vie, de l’exemple qu’elle nous a laissé, que j’ai essayé de les comprendre.

L'or de la charité

La charité de Jeanne a été une charité au quotidien. Jeanne a eu le souci des autres. La Chronique nous dit qu’elle était la mère des orphelins et des pauvres, n’ignorant les besoins de son prochain ; elle est même allée à leurs devants.

Jeanne n’a pas abandonné son prochain  dans le besoin, quelle que soit sa condition. Son livre de comptes pour l’année 1499-1500, nous fait découvrir ce qu’a été sa charité au quotidien. Par exemple, pour l’année 1499-1500, on peut glaner quelques faits et gestes : Jeanne fournit le trousseau de mariage de sa servante Marie Pot ; elle fait un don en argent  à une de ses demoiselles d’honneur, ainsi qu’à une bâtarde de Bourges ; à un paysan venu lui apporter des pommes, elle donne une aumône ; elle aide une veuve à payer ses dettes ; elle paie les frais de scolarité de trois enfants pauvres ;  elle achète des souliers et du tissu pour ses filles nouvellement venues de Tours etc.  Si Jeanne est soucieuse des autres, elle n’oublie pas qu’elle-même a un corps qui demande certains soins : ainsi elle fait appel plusieurs fois au médecin… , elle fait feutrer les fenêtres de sa chambre afin d’avoir moins froid en hiver.

Jeanne  savait aussi deviner les embarras, les gênes, les besoins que l’on n’ose pas exprimer par pudeur ou par honte. Ainsi, elle envoyait par la ville de Bourges des personnes voir où étaient les malheureux qui n’osaient pas dire leur misère. Alors, par personnes interposées, « elle leur envoyait des draps, du linge et de l’argent, si secrètement que l’un ne savait rien de l’autre », nous dit encore la Chronique. Elle était remplie de charité, en particulier pour les pauvres veuves et pour les enfants orphelins, leur venant en aide dans leurs besoins et leurs nécessités. Elle venait aussi en aide aux malades.

La charité de Jeanne est attentive et concrète. Elle est au service de son prochain, de son plus proche prochain, attentive à la vie qui se vit autour d’elle, attentive aux autres vivant avec elle. Sa charité ne se manifeste pas seulement par des actes, elle se manifeste aussi par une disposition de son cÅ“ur comme celle par exemple de supporter en silence les défauts de son plus proche prochain, à savoir, de son mari, Louis d’Orléans. Lors du procès en nullité de mariage, Jean de Châteauneuf, un des témoins, raconte combien son mari avait une attitude humiliante envers elle, lorsqu’il venait la voir à Lignières. Jamais, ce Jean de Châteauneuf ne vit Louis d’Orléans adresser la parole à sa femme, il ne le vit jamais manifester à Jeanne quelque sentiment de bienveillance. Il raconte aussi qu’un jour le baron de Lignières dit à Jeanne de montrer à son mari quelque « semblant d’amour ». Jeanne lui aurait répondu : « Je n’oserais lui parler car vous-même et chacun voit bien qu’il ne fait aucun cas de moi. » Jeanne a supporté l’indifférence de quelqu’un qu’elle aimait. On peut dire que Jeanne ne s’est pas dérobée à son prochain.

Ainsi, comme la Vierge Marie à Cana,  Jeanne est là, présente aux autres. Saint Jean, en effet, racontant l’épisode de Cana, nous dit que « la Mère de Jésus était là. Jeanne elle aussi est là, attentive aux besoins des autres, comme Marie. Elle a fait de la Vierge l’éducatrice de sa charité et elle nous y entraîne !

L’exemple de Marie à Cana nous invite en effet à être là, à regarder ce qui peut se passer autour de soi, discrètement, dans le souci d’aider, en devinant peut-être les gênes, les besoins, en étant « avec » les autres, dans une ouverture d’esprit et du cœur. Puis, une fois reconnus les besoins de notre prochain, avec la Vierge et comme Elle, se tourner vers le Christ et les lui faire connaître, lui disant : « ils n’ont plus de vin », et lui offrir ainsi l’encens de la prière.

L'encens de la prière

Jeanne est une femme de prière. Jeanne prie la Vierge. Jeanne contemple le Christ, sa Nativité, sa Passion. Elle prend plaisir, nous dit Gabriel-Maria, à entendre la Parole de Dieu. Elle aime à venir chanter les vêpres avec ses filles, lorsqu’elle se trouve à Bourges. Mais il y a une forme de prière à laquelle il est bon de s’arrêter, une forme de prière aimée de Jeanne que la Vierge elle-même lui a enseignée : c’est l’intercession.

Marie en effet a enseigné cela à Jeanne. Nous le savons grâce au père Gabriel-Maria. Voilà ce qu’il nous en dit : «  Une fois qu’elle priait et demandait selon son habitude à la Vierge de lui enseigner comment lui plaire, ne demandant pas d’autre grâce que de lui plaire et par Elle à la bienheureuse Trinité, elle entendit en elle-même très consolée dans son cœur la Vierge lui dire […] «  Tu chercheras à établir la paix entre tous ceux au milieu desquels tu habite. Tu ne diras rien d’autre que des paroles de paix, soucieuse du salut des âmes. Tu n’écouteras pas les paroles honteuses ou médisantes et dès que tu verras quelques pécheurs, tu diras dans ton cœur : il faut sauver ses pauvres gens.» En demandant à Jeanne d’intercéder pour son prochain, la Vierge ouvre Jeanne à la miséricorde, à la supplication, l’amène à vivre, comme Elle-même l’a vécu jadis à Cana, le « ils n’ont plus de vin ». Mais la Vierge va la conduire encore plus loin. Elle va lui demander de faire ce que Jésus faisait sur la croix, c’est à dire, d’imprégner ses pensées de celles que Jésus avaient sur la croix, de dire les paroles qu’il  a dites sur la croix et de faire ce qu’il a fait sur la croix.

Par l’exemple de sa vie prière, et spécialement de sa prière pour les autres – car l’intercession est bien une prière pour les autres – Jeanne s’est  faite suppliante auprès de Jésus, à la ressemblance de la Vierge à Cana qui a intercédé en toute confiance, qui  a imploré Jésus. Ainsi, Jeanne implorait Dieu « il faut sauver ces pauvres gens ». La prière d’intercession a élargi son cÅ“ur, elle l’a ouvert à l’universel ; elle a été véritablement pour elle une autre manière de vivre la charité et la fraternité.

La myrrhe des secrets renoncements

Quels ont été les renoncements de Jeanne ? À quoi elle a dû renoncer afin de pouvoir faire tout ce que Jésus lui dira de faire.

Jeanne a dû renoncer à la présence de ses parents. Dès son jeune âge, vers quatre ou cinq ans, elle fut éloignée de la Cour, contrairement à sa sÅ“ur et à son frère. L’auteure de la Chronique raconte  que « son père ne l’aimait pas comme un bon père doit aimer son enfant. »

Elle a dû renoncer à avoir un train de vie conforme à son rang de fille de France car, dit encore l’auteure de la Chronique, la soeur Françoise Guyard, elle « était entretenue dans une très grande pauvreté » ; en effet « dès son jeune âge, elle n’avait pour pension d’état que douze cents livres pour ses dépenses, pour elle et pour tous ses gens, qui n’avaient point de gages, à cause de la pauvreté dans laquelle elle était, mais qui la servaient dans l’espoir d’avoir mieux un jour.»

Elle a dû renoncer à une véritable vie conjugale et aux honneurs de ce monde. À cause de son handicap, son mari ne voulut jamais avoir avec elle une vie conjugale normale, bien que de son côté, elle rendît à son mari les devoirs d’une épouse. Nous le savons grâce à une conversation qu’elle eut avec le médecin personnel de son mari, Salomon de Bombelles, et qui est rapportée dans les minutes du procès en nullité de mariage. En effet, pendant l’incarcération de Louis d’Orléans, lorsque ce dernier fut transféré de la prison de Bourges à celle de Mehung-sur-Yèvre, Salomon de Bombelles parla avec Jeanne de la libération de son mari ; le médecin l’exhortait de bien vouloir supplier le roi Charles VIII, même à genoux, pour sa libération, lui disant que, pour cette démarche, quand son mari serait libéré, il l’aimerait davantage. Mais Jeanne lui répondit : « Ne croyez-vous pas que je ne fasse pas mon devoir et que je n’aie pas pu le faire ? » et comme il lui répondait qu’il le croyait, alors Jeanne lui dit qu’elle craignait, quand il serait libéré, que son mari ne l’aimerait toujours pas ; elle lui dit alors ces mots : « Ah !  maître Salomon, je ne suis pas la personne qu’il faut pour un tel prince. » Jeanne s’efface, renonçant à l’honneur d’être l’épouse du nouveau roi ; elle se détourne d’elle-même, elle se perd de vue pour se tourner vers Celui qui n’a cessé de l’attirer à lui durant toutes ces années.

Elle a dû renoncer à voir s’accomplir son projet de fondation dans les délais qu’elle aurait souhaité. S’ouvrant de son désir de fondation à son confesseur, le Bx père Gabriel-Maria, celui-ci, en homme prudent, la modère, lui disant plutôt de fonder un couvent de clarisses, comme sa mère, la reine Charlotte. Alors, raconte Françoise Guyard, « la sainte Dame, entendant la réponse de son père, ne le contredit en rien. Elle avait envers lui un tel amour spirituel et une telle révérence que, lorsqu’il disait ou voulait quelque chose, jamais elle ne le contredisait, ni ne lui aurait résisté. Elle se contenta de lui dire : « Mon père, si c’est la volonté de Dieu et de sa bénie Mère, ils m’aideront dans cette affaire. » Et la chose en demeura là pendant deux ans. » Deux ans qui altérèrent sa santé.

Enfin, renoncement ultime : celui de voir grandir son ordre naissant, de voir progresser ses filles dans leur vocation. Elle remet tout à l’Église en la personne de Gabriel-Maria : Mon père, je vous recommande mes sœurs. Ne les abandonnez jamais.

Si Jeanne a fait le choix de certains renoncements, ce n’est pas poussée qu’elle était par quelque esthétisme moral, mais c’était pour plaire à Dieu, Lui rendre service,  Lui être agréable, par pure générosité, en réponse à la générosité divine. Comme les serviteurs de Cana, elle a renoncé à ses vues humaines pour s’ouvrir à la prodigalité du Christ.  Elle a renoncé à posséder, à se faire valoir, elle s’est  perdue de vue, comme la Vierge de Cana tout orientée vers le Christ et vers son prochain dans le besoin. Mais, avant même de mobiliser ses forces vives – car se perdre de vue demande toujours un effort de la volonté – ell a laissé faire Dieu, elle l’a laissé être en elle la source de tout don, de toute réponse, de toute fidélité.

Ainsi, Jeanne a offert au Christ, ce qu’elle avait de plus précieux. Elle lui a offert, dans le seul but de lui plaire et de Lui manifester son affection, l’or de sa charité, l’encens de sa prière, la myrrhe de ses secrets renoncements. Alors, en sa vie s’est creusé un sillon de bonté. Sa terre intérieure s’est ouverte à la gratuité de l’Amour, au véritable désintéressement, cela, parce que le Christ a été tout pour elle, à la ressemblance de la Vierge.

FIN

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