Premiers jalons

Voila plus de cinq cents ans, le 4 février 1505 à dix heures du soir, mourait à Bourges sainte Jeanne de France, fille de Louis XI et de Charlotte de Savoie, épouse de Louis XII, après avoir fondé, quelques années auparavant, avec le bienheureux Gabriel-Maria, franciscain, l’Ordre de la  Vierge Marie – ou l’Annonciade. Qui est cette sainte ? Quelle chrétienne a-t-elle été ? Car avant d’être une fondatrice d’Ordre, Jeanne a été une chrétienne désireuse de plaire à Dieu, en vivant l’Évangile à la manière de la Vierge Marie.

Dès son jeune âge, Jeanne a été attirée par la prière silencieuse. Durant ces longs moments de cœur à cœur avec Dieu, des pensées, des suggestions intérieures sont venues frapper sa conscience et éclairer sa vie. Elles ont été si fortes qu’elle les a perçues comme des paroles intérieures venant de l’Esprit Saint, capables, par l’issue de lumière entrevue dans le clair-obscur de la foi, d’avoir un effet sur l’évolution de son existence. Il en est une qui a véritablement posé le fondement christique et marial de son message spirituel.

Ainsi, jeune encore, Jeanne ne devait guère avoir plus de sept ans, son père, Louis XI,  lui fit demander quel confesseur elle souhaitait avoir. La petite fille prie et c’est pendant sa prière que son choix va se faire. « Comme elle était à la messe, raconte son premier biographe, en pensant qui elle élirait pour confesseur, elle pria Notre Seigneur qu’il lui plût de lui inspirer ce qui lui serait le plus agréable et à elle-même, salutaire. Elle fut comme toute ravie et il lui sembla qu’on lui dit en son cœur : Par les plaies de mon Fils, tu auras la Mère. Et à partir de ce moment, elle se proposa de prendre pour confesseur un des frères de l’Ordre de Monsieur Saint-François, parce que saint François avait reçu les stigmates des Plaies de Notre Sauveur Jésus Christ, entendant bien que par elles, elle aurait la glorieuse Vierge Marie, à laquelle elle avait une si grande dévotion.[1]

A la lumière de cette parole, elle a donc discerné la famille religieuse qui va pouvoir l’aider à vivre sa foi, qui va l’aider à se donner au Christ à la ressemblance de Marie, à savoir, les fils du pauvre d’Assise. Lorsque Jeanne a entendu ces paroles, avait-t-elle déjà reçu la promesse qu’elle fondera un jour un Ordre religieux ? On ne sait. Mais ces paroles et la promesse de fonder sont certainement proches et se situent, c’est certain, dans sa jeunesse. Plus tard, lorsque le moment de fonder sera venu pour elle, c’est à la sollicitude de cette même famille religieuse qu’elle confiera son Ordre.

Seule une familiarité avec le monde franciscain a pu lui faire établir ces rapports. En effet, une spiritualité ne naît pas de rien, mais s’enracine dans un contexte particulier, tributaire qu’elle est de médiations et d’acquis divers. Cette proximité avec l’ordre franciscain, Jeanne l’a reçue de sa famille ; elle l’a reçue également de ses confesseurs, de ses directeurs spirituels, tous franciscains. On ne peut entrer dans le détail. Mais de nombreux frères mineurs, en effet, fréquentent la famille royale. Au sein même de sa famille, des vocations franciscaines se sont levées, tant du côté paternel que maternel (Isabelle de France, Louis d’Anjou, Amédée de Savoie, Louise de Savoie etc.). Ainsi, les grandes familles princières, auxquelles est liée Jeanne plus ou moins directement, sont favorables aux fils de saint François.

Elle l’a reçu également de son époque. Car cette bienveillance envers les Ordres mendiants est à replacer dans le climat de réforme marquant la société et l’Église, en cette fin du XVe siècle. Tous, rois, princes, prélats, religieux des branches observantes de leur Ordre, sont partie prenante de la politique de réforme ecclésiale soutenue par Rome et le pouvoir royal de l’époque. Certes, il faudrait voir ce que chacun met derrière ce mot de « réforme ». Quoi qu’il en soit, tous la veulent  ! Ainsi pour les Frères mineurs observants il s’agit d’un retour à la pauvreté, à la vie érémitique (surtout en Italie), aux grandes missions de prédication populaire, propre à réveiller la conscience chrétienne des populations. On redécouvre aussi, en cette fin du moyen âge les grands maîtres franciscains tel saint Bonaventure. L’auteur de l’Imitation de Jésus Christ, issu de la devotio moderna – mouvement spirituel parti des régions du Nord (Flandres) préconisant un retour à l’oraison du cœur, à la parole Dieu de Dieu, à l’Évangile – s’inspire largement de sa spiritualité.

Prendre la Vierge comme maître spirituel

Jeanne a donc établi une relation entre le Christ dans sa Passion et sa dévotion à la Vierge. C’est le Christ crucifié qui a mené Jeanne à la Vierge. Entendant ces mots « par les plaies de mon Fils tu auras la Mère » la fillette a dû comprendre, non pas d’une manière rationnelle, mais intuitive, dans la prière, que c’est le Crucifié qui va lui donner la Vierge. C’est là tout le sens du « Stabat » que rapporte saint Jean dans son évangile : Jésus confie sa Mère au disciple Jean, figure de l’Église naissante. « Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : Femme, voici ton fils. Puis il dit au disciple : Voici ta mère. Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit comme sienne » (Jn, 19, 25-27). Jeanne a entrevu que c’est par le Christ crucifié et par l’Église, en ses ministres, qu’elle va pouvoir trouver la Vierge et la suivre sur le chemin du bon plaisir de Dieu.

Mais, pourquoi ce don de la Vierge Marie à Jeanne ? N’est-ce pas pour que, en retour, la Vierge l’aide dans son pèlerinage de la foi ? Le Fils donne la Mère et la Mère conduit au Fils. Marie va être ainsi pour Jeanne le moyen, le chemin, qui va la mener à réaliser sa propre vocation : plaire à Dieu seul. On trouve ceci exprimé dans un de ses dessins. Traçant une croix, Jeanne a inscrit autour du montant vertical, le nom des vertus de la Vierge, cinq de chaque côté, par lesquelles elle veut plaire à Dieu. Ce sont la prudence, la pureté, l’humilité, la patience, la vérité, d’un côté et de l’autre la foi, l’obéissance, la pauvreté, la charité, la louange. Et d’expliquer que « par l’observance de [celles-ci] elle s’élèverait à la contemplation des plaies de Notre Sauveur Jésus et monterait jusqu’à la croix et là de­meurerait de cœur et d’esprit, avec l’aide de la Vierge Marie et de son Père Gabriel-Maria » qui, pour elle, représente l’Église.

La méditation de la vie de la Vierge à travers les pages évangéliques qui parlent d’elle, l’imitation de ses vertus qui la font petit  à petit entrer dans les dispositions de son cœur, dans ses sentiments, tel a été pour Jeanne le chemin vers l’union à Dieu et cette union passe par le Crucifié du Calvaire, lieu de toute grâce, de « tous les pardons », comme elle dit, et en église. Voilà pour Jeanne la perfection chrétienne qu’elle a désiré non seulement pour elle, mais aussi pour ses moniales et toutes les personnes désireuses de partager le charisme de l’Annonciade.

La Vierge Marie est la Toute-Sainte. Elle est le parfait exemple de sainteté chrétienne. Si Jeanne s’est efforcée durant toute sa vie de suivre ses exemples – ne s’appelait-elle pas « Marienne » signifiant par là son désir de l’imiter au plus près ? – c’est parce qu’elle savait que c’était là le moyen de plaire à Dieu et de goûter, autant qu’il est possible sur terre, la paix de Dieu et de la rayonner. Jeanne a ainsi compris le rôle exemplaire que Marie peut exercer sur toute vie chrétienne. Elle a aussi compris que ce rôle prend racine au calvaire, là où la Vierge est entièrement associée à l’œuvre de son Fils qui l’a confiée à l’Église pour qu’elle en devienne la Mère et le Modèle.

Mais comment Jeanne a-t-elle vécu sa vie de croyante, à la suite du Christ et dans le sillage de la Vierge, comment a-t-elle vécu ces temps de purifications que toute existence traverse, ces temps de lumière intérieure, de calme certitude, qu’elle a entrevus au cours de son pèlerinage de la foi et qui l’ont amenée à imiter ce qu’elle contemplait, enfin comment a-t-elle goûté l’union à Jésus-Christ ?

Le temps des purifications

Certes, il faut bien énoncer, classer. Mais ces trois temps, dans la vie de Jeanne, comme dans toute vie chrétienne d’ailleurs, ne sont pas trois étapes successives mais plutôt trois moments en relation, trois moments qu’elle a pu vivre d’une manière simultanée, comme en synergie, ou bien les circonstances de la vie lui ont fait mettre l’accent sur tel ou tel. Car, toute  vie est jalonnée de ces moments d’épreuves, de choix, qui façonnent l’être intérieur, toute vie de baptisé est éclairée aussi par la foi au Christ, par son exemple que l’on veut suivre, toute vie peut goûter dès ici-bas sa Présence dans les sacrements, et en particulier dans celui de l’Eucharistie.

Dieu a fait irruption très tôt dans la vie de Jeanne, dès son enfance, et cela l’a amenée à faire l’expérience de la prière ; elle aspirait à vivre « au-dedans d’elle-même, d’un amour cordial et effectif pour Jésus seul », autant que faire se peut. Pour elle, cette attitude de prière, cette attitude du cœur qui se tourne vers Dieu, virginise l’être intérieur.

Jeanne a toujours été une femme de silence et de prière. Elle a fait l’expérience d’une profonde intimité avec le Christ ; et cela a été capable d’orienter sa vie, comme on vient de le voir. Dans le jardin du palais ducal de Bourges, où elle résidait après l’annulation de son mariage avec Louis XII, elle a fait ériger une grande et belle croix. Souvent, même la nuit, elle venait  prier, y accomplir certains actes de pénitence. Combien de fois son jardinier, dont elle achetait le silence par quelques gâteries, ne l’a-t-il pas surprise ! Cette démarche de Jeanne souligne la certitude qu’elle a eue que seul, le Christ, et le Christ crucifié, pouvait l’aider dans son chemin de conversion, la soutenir dans la traversée parfois dramatique de son existence. Auprès de cette croix, elle a entrevu que l’attitude de foi et d’espérance de la Vierge au calvaire est la seule issue possible quand tout semble anéanti.

Comme tous les saints, Jeanne a eu une conscience aiguë de son état de créature, de son état de pécheur pardonné, animée qu’elle était d’un désir d’humilité et de vérité. Nous le savons par les confidences de son confesseur, le père Gabriel-Maria. Ainsi, nous apprenons qu’il était contraint de lui rappeler son état d’imperfection « en l’appelant orgueilleuse, imparfaite […]  pour satisfaire à son humilité ou bien autrement elle aurait été contristée en son cœur. » Au soir de sa vie, Jeanne était dans ces mêmes dispositions. Ainsi, dans son Testament, elle recommande au père Gabriel-Maria de faire faire le bien aux autres avec plus de diligence qu’il ne l’a fait pour elle qui a été longue à le faire et, dit-elle,  « je m’en repens. »

Humble reconnaissance de sa faiblesse et de ses limites mais aussi humble accueil des événements de sa vie qui l’ont travaillée, terrain de son combat spirituel. Ils l’ont travaillée, ces événements, d’abord dans son propre corps par le handicap physique car Jeanne souffrait d’une forte déviation de la colonne vertébrale. À son époque, si marquée par les réformes, des termes comme difformité, déformation, déformé, qui évoquent au départ des manquements aux conventions sociales et religieuses vont prendre une connotation physiologique, et évoquer tout à la fois la dégradation morale et physique de l’être humain. Le handicap physique marginalise, au même titre que le handicap mental. On comprend que, dans ce contexte, la petite Jeanne a été éloignée de la Cour par Louis XI, passant son enfance et sa jeunesse à Lignières, en Berry.  Elle a vécu comme un paradoxe. Portant en elle-même, dans sa chair, la « déformation », elle a œuvré toute sa vie pour la « réformation » des mœurs, retirant par exemple de pauvres filles d’une mauvaise vie, réformant la vie régulière de tel couvent, aimant, dit la Chronique de l’Annonciade, « les religions bien réformées ».

Les événements l’ont également épurée dans sa vie conjugale. Durant son mariage, en effet, elle a connu le mépris, de la part de son mari, le duc Louis d’Orléans, futur Louis XII, elle a entendu les rumeurs de la Cour au moment où ce dernier entreprenait la fameuse Guerre Folle menée contre le Roi Charles VIII. N’était-elle pas alors aux yeux de cette Cour, la femme d’un traître ?  Dans ses affections Jeanne a aussi été meurtrie. En effet, et elle en a fait la confidence dans son Testament : l’amitié qu’elle portait au père Gabriel-Maria, son confesseur et conseiller, a été parfois mal comprise par cette même Cour. Elle a été aussi éprouvée dans son amour pour l’Église qui a prononcé la sentence en nullité de son mariage.  Elle a été également purifiée dans son  projet le plus cher  : la fondation de l’Annonciade. Demandant à son confesseur de l’aider dans cette réalisation, celui-ci, en homme prudent, temporisa deux ans. Cette épreuve est arrivée peu de temps après la sentence en nullité de son mariage. On comprend que Jeanne ait pu traverser alors une période de dépression. Seule, une immense confiance en Dieu, seul un attachement de tous les instants à Celui à qui elle veut plaire lui a donné la force de traverser ce tunnel.

Plaire à Dieu. Voilà ce qui a permis à Jeanne de rester debout, voilà pour elle la seule sagesse, la seule prudence : « savoir plaire à Dieu ». Car Jeanne a toujours fait face aux événements contraires de la vie en s’en remettant à Dieu, c’est-à-dire, en cherchant dans l’épaisseur du combat comment lui plaire, comment lui être agréable. À l’exemple de la Vierge elle a pesé dans son cœur les événements qu’elle vivait, les lisant à la lumière de sa foi afin d’en tirer une ligne de conduite. La Vierge l’a aidée à veiller, à garder sa lampe allumée, lui ouvrant le chemin de la sagesse et de la constance, l’aidant à se quitter elle-même pour se donner aux autres.

Tous les moments douloureux qui ont jalonné sa vie, loin de rétrécir son cœur, l’ont au contraire ouvert à son prochain. En effet, si l’âpreté du combat a enrichi ses traits de sagesse et de sérénité, elle l’a aussi enrichi de compréhension et de compassion. Devenue duchesse de Berry, une fois séparée de Louis XII, elle a compris les femmes de sa condition, délaissées comme elle, pour raisons politiques ; elle a pris soin des pauvres, des malades, voire des pestiférés, comme en 1499, où la ville de Bourges a été atteinte par la peste. Le don de soi, faire le bien, a été la réponse qu’elle a  donné à la question : comment plaire à Dieu ?

Jeanne a été attentive aux petites choses de la vie. Son premier biographe nous dit, par exemple, combien elle a eu le souci de son mari, malgré l’indifférence et les rebuffades de ce dernier à son égard durant les 22 ans de leur mariage, de ses filles de l’Annonciade. Elle a goûté les joies simples du quotidien, comme celle de s’asseoir près de la cheminée, au milieu de ses novices, et de se récréer familièrement avec elles. Elle s’est mise à leur portée, comme à la portée de toutes les misères de son duché. Une de ses familières, qui a assisté Jeanne dans ses derniers moments et qui a eu la douloureuse et délicate tâche de lui rendre les derniers devoirs, a découvert qu’elle portait sur elle le cordon dit de « Saint-François ». Cette corde ne veut-elle pas témoigner du souci constant de Jeanne de suivre, comme saint François dont elle était proche spirituellement, la route droite et  resserrée de l’Évangile ?

Le temps des calmes certitudes

Ces lumières intérieures ont conduit Jeanne à vivre de plus en plus dans foi et la prière, mais aussi dans l’obéissance, la pauvreté et la patience. La mise en œuvre de ces vertus de Marie, la méditation de sa vie, qu’elle découvre dans la Parole de Dieu méditée et priée, ont véritablement fait mener Jeanne sur un chemin de ressemblance, car ces vertus et l’exemple marial, sont pour elle la voie de l’imitation du Christ. Marie l’a conduite au Christ.

Jeanne est une femme de foi, gardant au plus près qu’il lui est possible les « commandements de Dieu et de l’Église avec la plus grande sollicitude…».  Ce don de la foi a rendu Jeanne ouverte au mystère de Dieu, à l’Évangile du Christ, qu’elle a étudié et médité. Ses dispositions intérieures ont été véritablement celles d’un cœur qui écoute, d’une intelligence qui scrute, d’une volonté qui, par avance, donne raison à Dieu. De seuil en seuil, cet assentiment de la raison et cette communion du cœur l’ont fait entrer dans un courant de vie jailli du cœur même de Dieu, un courant qui l’a poussée à aller au-delà de ce qui a pu lui paraître déroutant : ainsi, les longues années d’attente avant  la fondation de son Ordre. « Avant ta mort, tu fonderas… » avait-elle entendu en son cœur d’enfant. Ces paroles ne se réaliseront que trente ans plus tard. Ces années ont été certainement pour Jeanne des moments d’interrogation, semblables à celle de la Vierge à l’Annonciation : Comment cela se fera-t-il ?  (Lc 1, 34) La foi de sa jeunesse, marquée par cette promesse a dû mûrir et grandir, se frayer un chemin à travers les événements de sa vie, heureux ou malheureux. Le présent et l’avenir de Jeanne se sont alors construits au rythme de fidélités car jamais, par une initiative personnelle, elle n’a devancé l’ « Heure » qui se dévoile par l’événement qu’elle lit à la lumière de Dieu. Sa foi se manifeste par l’écoute et la disponibilité. Ainsi, à propos de sa future fondation, la déclaration en nullité de son mariage a été pour elle un signe, celui que l’heure de fonder est bien arrivée. « Or  voyant quelle était hors de sujétion d’homme et à sa liberté, la sainte Dame voulut accomplir son saint propos [ …] ériger et installer en l’Église militante un ordre religieux totalement dédié à la Vierge Marie. »

Femme de foi, Jeanne a été aussi une femme de prière, comme nous l’avons déjà vu. La prière a été pour elle ce moment gratuit où elle s’est rendue présente à Quelqu’un car la prière est relation, un cœur à cœur. Elle a pris plaisir à être avec Dieu, à entendre parler de Dieu. « C’était tout son plaisir de prier Dieu et d’avoir toujours Dieu en son cœur, sur sa langue et dans ses œuvres.» Pour Jeanne, l’unique science est celle de savoir louer Dieu. Elle fait de sa prière « un plaisir et service » au Dieu-Trinité.

Si la prière est relation, la vie quotidienne est aussi relation car l’homme est fait pour la relation, du fait qu’il vit en société. Et cela suppose bien sûr qu’il y ait un ordre établi, une autorité. S’y soustraire, c’est devenir ce que disait Pascal « cet homme sans lumière, abandonné à lui-même, égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il est venu faire, ce qu’il deviendra… ». Jeanne a donc choisi d’obéir ; elle a obéi en effet à son père, Louis XI, à son mari, Louis d’Orléans, à l’Église, à son père spirituel, Gabriel-Maria, aux événements, à son devoir d’état. Au cœur des menus faits de ses journées comme au cœur des événements marquants jalonnant sa vie, elle a discerné l’action de Dieu, y a été attentive. Elle s’est laissée conduire et, comme Marie, elle a dit « oui » à ce qui lui a été demandé de vivre. De consentement en consentement, sous l’influence de la Vierge, elle est entrée dans une totale intimité avec le Christ, au point que sa vie s’est comme « christifiée ».

Car il est un geste, dans la vie de Jeanne, qui souligne combien elle désirait cette communion avec Jésus, c’est celui du lavement des pieds. Chaque année, au moment du Jeudi Saint, Jeanne lavait les pieds de treize pauvres, en souvenir de la Cène du Seigneur. Par ce geste, elle a montré que le Christ, pauvre et serviteur, a été au centre de sa vie, qu’Il a été le modèle à partir duquel elle a compris son existence, et particulièrement son rôle de duchesse. Ce geste est l’image de sa vie qu’elle a mise tout entière sous le signe du service. En refaisant ce geste, Jeanne a voulu à la fois faire mémoire du Christ dans sa Passion, lui manifester son attachement et son amour, mais aussi le suivre et l’imiter. Par ce geste, Jeanne aujourd’hui veut nous dire certainement trois choses :

D’abord, se laver les pieds les uns les autres, c’est-à-dire, s’entraider avec sollicitude et dilection. Car ce geste du lavement des pieds, Jeanne ne l’a pas fait seulement une fois l’an mais quotidiennement par tous les services qu’elle a rendus à son prochain. Toute personne, quelle qu’elle soit, est au centre de ses préoccupations : orphelins, veuves, malades, pestiférés, nécessiteux de toutes sortes, écoliers pauvres, délinquants … à tous, Jeanne offre son aide avec douceur et bienveillance, soignant souvent elle-même les malades. Au milieu de son peuple, elle est véritablement « la Bonne Duchesse » qui « s’appliquait et s’efforçait de servir Dieu dans ses membres. » Par ses mains, Jeanne a véritablement manifesté et transmis aux autres l’amour du Christ, et cet amour a transformé leur existence et la sienne.

La deuxième chose que Jeanne veut nous dire, concerne l’autorité. À l’image du Christ, Berger donnant sa vie pour ses brebis, Jeanne, en tant que duchesse, a exercé son autorité d’une manière toute donnée, proche, personnelle, et non pas d’une manière lointaine et impersonnelle. Elle ne s’est pas placée en dehors de son peuple, ou au-dessus, mais bien « avec » lui, venant en aide à chacun, selon ses possibilités. Elle n’a pas fait d’exception : sa charité est allée à tous, riches et pauvres. Chacun a été important pour elle puisque faisant partie de son peuple. Elle a aussi exercé l’autorité dans un esprit de pardon, n’hésitant pas à garder auprès d’elle des personnes qui, au moment du procès en nullité de mariage, ne l’ont pas soutenue.

Enfin, la troisième chose que Jeanne semble vouloir nous dire c’est que le service de l’autorité, vécu et exercé dans cette perspective du lavement des pieds, peut transformer les relations humaines en relation de communion, d’unité et de paix. Jeanne a vraiment mis ses pas dans ceux des petits de l’Évangile, servant les autres comme Marie, la servante du Seigneur.

Tout cela – vie de foi, de prière, d’obéissance et de service – n’est pas le fait d’un moment, mais le fait de la durée, c’est-à-dire, de la longue patience de l’amour. Jeanne a été cette terre travaillée par l’Esprit Saint, marchant au pas de Dieu. On peut dire que la charpente de sa vie a été un long désir de Dieu. La patience de l’amour l’a conduite à la conformité du Serviteur. Elle s’est alors unie à Celui qu’elle a aimé et voulu servir, le Christ.

Le temps de l’union

Tant et tant de gestes d’amour du prochain ont rempli ses journées de « Bonne duchesse » : ces gestes sont l’expression bien concrètes de cette grande charité qui emplissait son cœur, secrètement. Car la charité travaille dans l’ombre, au fond de l’être. Elle est un don de Dieu qui a fait découvrir à Jeanne ce qui est le plus important dans la vie : aimer. La charité l’a aidée à unifier ses motivations ; elle a été ce dynamisme intérieur qui lui a fait refréner son égoïsme car Jeanne aurait pu se replier sur elle-même et ses malheurs. Petite fille handicapée et mise à l’écart de son milieu familial, femme délaissée et répudiée, elle aurait pu cultiver l’amertume et le ressentiment. Au contraire, la charité l’a poussée sur le chemin du don de soi, de la justice, de la fidélité, de la miséricorde. Jeanne a été « droite et vraie, faisant droit à chacun, aux petits et aux grands. » Elle a été fidèle : séparée de son mari, elle faisait prier ses filles pour lui : « Elle leur recommandait souvent la personne du roi et montrait par là qu’elle avait un cœur bon, rempli d’humilité, de douceur, de patience et de grande constance. » Elle s’est donnée à chacun, riches et pauvres, débordant de miséricorde envers les pauvres et les malades, vraie « mère des orphelins », emplie de douceur et de bienveillance envers tous.

La charité lui a fait éviter la pusillanimité, le repli sur soi, l’invitant toujours davantage à devenir meilleure. Le conseil donné à ses filles reflète bien ce qui l’a animée elle-même : « Mes filles, mettez-vous en peine de faire des progrès, soyez bonnes et craignant et aimant Dieu, et aimez-vous les unes les autres…». Dans les moments difficiles de la vie, dans les moments décisifs, c’est la charité qui l’a ainsi aidée à avancer. La charité lui a fait atteindre ce à quoi elle a aspiré de toutes ses forces : l’union avec le Christ, et cette union s’est manifestée par un amour de compassion pour sa douloureuse Passion.

Si la compassion est d’être attentif aux sentiments de son prochain, de ce qu’il peut ressentir, on peut dire que Jeanne a ressenti en elle les sentiments du Christ et du Christ crucifié. C’est la Vierge elle-même qui a mené Jeanne à cette vertu de compassion pour Jésus crucifié. En effet, le père Gabriel-Maria rapporte, dans un petit traité, ce qui animait la vie intérieure de Jeanne, les grâces qu’elle recevait de Dieu, les inspirations spirituelles que la Vierge lui enseignait. Parmi celles-ci, il y en a une qui a orienté toute sa vie, c’est la compassion envers le crucifié : « Il faut, lui dit un jour la Vierge, que tu aies les pensées que mon Fils avait sur la croix, que tu dises les paroles qu’il disait sur la croix et fasse ce qu’il faisait sur la croix…. »

La Vierge Marie met Jeanne comme en résonance avec le Christ et sa mission de rédempteur. Jeanne médite la Passion, la rumine en son cœur. La compassion pour Jésus crucifié est si vivante en elle, qu’elle en est toute pénétrée : « de la Passion de Notre Sauveur Jésus : elle en était toute pénétrée en son cœur par douleur et par compassion. » Mais, loin de s’arrêter sur les souffrances du Christ et s’y complaire, elle va plus loin. Le regard intérieur de sa foi découvre et lui fait comprendre que les souffrances de Jésus sont surtout l’expression d’un amour qui se donne et qui se livre sans compter pour le salut du monde, donc, pour son bonheur et celui de tous les hommes. Ainsi, elle disait que les « Cinq Plaies du Christ sont cinq sources de salut où les hommes doivent puiser…. ». On comprend alors qu’en les contemplant, elle puisse dire, en arrivant à celle du  côté transpercé : « Je me consume d’amour », demandant « que lui soit donnée la grâce d’être toujours blessée au cœur par la lance de l’amour divin […] de telle manière qu’elle n’éprouve plus rien d’autre que les blessures du Christ. »

La Passion pour elle est la source de toutes les grâces. Mais Jeanne ne regarde pas la Passion du Christ séparée de sa Résurrection. Le « sépulcre » qu’elle a fait construire dans le jardin de son palais ducal ainsi que la croix érigée tout à côté montrent bien que Jeanne associe, dans sa prière, Passion et Résurrection. « Elle avait fait faire en son jardin une petite maison qu’on appelait le Saint Sépulcre. Et tout près il y avait une belle croix assez grande […] Et la sainte Dame souvent s’en allait secrètement à la dite croix et au sépulcre faire sa dévotion…. ». Étant allée au « cœur et au côté du Christ », son être profond s’est laissé transformer par la contemplation du mystère pascal. Comment alors de tels sentiments ne peuvent-ils pas l’amener vers une vie eucharistique intense ?

On sait, par le père Gabriel-Maria que la Vierge a également conduit Jeanne à l’Eucharistie. L’Eucharistie est en effet une des trois choses que Marie lui a enseigné :  « Il y a trois choses qui me plaisent par-dessus tout : c’est d’écouter mon Fils, ses paroles et ses enseignements […], c’est de méditer sur ses blessures, sur sa croix et sa Passion, et c’est le très Saint Sacrement de l’autel ou la messe […] Fais ceci et tu vivras. »

Les contemporains de Jeanne ont été les témoins de sa ferveur eucharistique. On raconte qu’un jour « elle se présenta pour la Sainte Communion avec une si grande dévotion qu’elle incitait à la dévotion tous ceux qui la regardaient. » Ferveur, mais aussi respect qui s’est certainement manifesté pour elle par le souci de « faire quelque chose pour l’honneur d’un si grand Sacrement… », comme « accompagner avec grand respect le Saint Sacrement quand il est porté aux malades … »

Mais d’autres signes eucharistiques dans la vie de Jeanne peuvent être repérés, tel le partage. Dans l’Eucharistie, sous le voile du pain et du vin, le Christ ressuscité nous donne son Corps et son Sang livrés, c’est-à-dire, toute sa personne offerte, mise, pour ainsi dire, à notre disposition, pour que nous ayons sa Vie en partage. À la lumière de ce mystère, Jeanne s’est mise à la disposition des autres en partageant, en se donnant ; on peut même dire que ses actions de don et de partage reflètent les dispositions de son cœur. Ainsi, ayant assez de biens, « elle n’y avait pas son cœur.  […] aussi elle distribuait ses biens à tous ceux qu’elle savait dans l’indigence. » Jeanne ne partage pas seulement ses biens, elle partage aussi sa personne, en soignant elle-même les malades contagieux, en mettant ses compétences de gouvernement au service de son duché qu’elle administre avec prudence, si bien que dans « les affaires importantes, on venait à elle pour recevoir conseil » ; elle partage le don que Dieu lui a fait, c’est-à-dire son charisme, en le confiant à son père spirituel afin qu’il l’aide à ne pas le laisser sous le boisseau (Mt 5, 15) mais à le mettre « en lumière dans l’Église de Dieu. »

L’Eucharistie est encore pour elle le lieu où elle vient demander le discernement quand elle a des décisions à prendre, tel, le choix d’un confesseur. Jeune encore, « comme elle était à la messe en pensant qui elle élirait pour confesseur, elle pria Notre Seigneur qu’il lui plût de lui inspirer ce qui lui serait le plus agréable et à elle-même, salutaire. » Jeanne sait que l’Eucharistie la fait entrer dans le monde nouveau du Salut, qu’elle l’éduque à une vie nouvelle, celle qui l’éloigne petit à petit du péché pour la tourner vers le monde de la grâce, qu’elle l’aide à reconnaître en sa vie ce qui est le meilleur, qu’elle peut aussi l’éclairer dans sa vie morale. Car Jeanne se sait pécheur. Le père Gabriel-Maria, témoignant « qu’il ne l’a jamais trouvée ayant commis un péché mortel » confie que  « quelquefois par grand ennui s’en approcha-t-elle mais Notre Seigneur la garda pour qu’elle n’en vînt pas à l’accomplir. » Certainement l’Eucharistie a été pour elle, avec le sacrement de réconciliation et la prière, un moyen pour résister au mal.

Enfin, la communion eucharistique l’unit au Christ et cette union la fait devenir comme un même être avec Lui. Au soir de sa vie, elle a expérimenté, par grâce de Dieu, cette union au Christ d’une manière toute particulière si bien qu’elle « était au degré d’amour unitif et transformatif », toute « transformée par l’amour de Jésus. » Forte de l’énergie nouvelle, reçue dans ce sacrement, qui est celle de l’Esprit-Saint, Jeanne est entrée aussi, et par le fait même, en communion avec tous les croyants qui forment un seul corps en Jésus-Christ : c’est la communion des saints qui s’enracine dans la communion eucharistique, germe de résurrection au cœur de l’histoire des hommes. Elle a accueilli avec foi le don de Dieu qu’est l’Eucharistie, ce « don de la grâce qui purifie, illumine, qui perfectionne, restaure, qui vivifie et transforme de la façon la plus ardente au Christ lui-même, par un amour excessif » (saint Bonaventure).

Conclusion

Il est évident que les grandes orientations spirituelles de sainte Jeanne de France ne sont pas des nouveautés dans la tradition de l’Église. Ce qui est nouveau chez elle c’est son rapport à la Vierge. En effet, ce qu’elle désire, c’est d’entrer dans les différents mystères du Christ comme la Vierge elle-même y est entrée, à la manière et à la ressemblance de la Vierge. D’une dévotion mariale, Jeanne nous fait passer à une expérience de vie mariale. Ce chemin pour elle est un moyen sûr de plaire à Dieu, de s’ouvrir à son Amour, et à l’amour du prochain. Ce chemin passe toujours par la conversion du cœur qui libère du péché, ouvre à la grâce et à la vraie sagesse.

[1]. Les citations de cet article sont prises dans L’Annonciade, Les Sources, Thiais, 2010, un volume rassemblant tous les textes qui constituent les sources de l’Ordre de la Vierge Marie ou Annonciade, à savoir : les premières vies des fondateurs, écrites par sœur Françoise Guyard, une des premières annonciades ; les textes législatifs et de spiritualité, écrits  pour la plupart par le cofondateur, le bienheureux père Gabriel-Maria (1460-1532).

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