Mois d’août. Mois de Gabriel-Maria (1460-1532). N’a-t-il pas vécu sa Pâque le 27 août 1532 ? C’est le jour où l’Annonciade le fête. On ne peut pas tout dire sur ce frère mineur qui a épaulé sainte Jeanne (1464-1505) dans la fondation de l’Annonciade. Pour ce mois d’août 2023, on évoquera son travail de rédaction de la Règle de vie des sœurs annonciades. Car l’itinéraire marial qu’il leur propose peut parler à chacun. 

Le tracé d’un itinéraire marial

La règle de vie que Gabriel-Maria a écrite pour les filles de Jeanne de France – cette dernière en étant l’inspiratrice – décline dix vertus que la Vierge a mises en pratique tout au long de son pèlerinage sur terre : pureté, prudence, humilité, foi, louange, obéissance, pauvreté, patience, charité et compassion, chemin des vertus parcouru en regardant la Vierge, comme les Mages regardant l’étoile. Marie est proposée comme guide ; elle montre une direction et éclaire la vie  de qui veut plaire à Dieu en pensées, en paroles et en actions.

Le commentaire qu’il en fera aux premières annonciades, il le tire de la richesse de sa formation franciscaine et de sa propre expérience. Ses filles le perçoivent bien. C’est pourquoi, parmi elles, il y en aura toujours une pour prendre en notes ce qu’il leur dit pendant ses enseignements qu’il donne sous forme de sermons, de causeries. Et c’est heureux car ces notes ont traversé les siècles. Les lire aujourd’hui permet de se rendre compte combien Gabriel-Maria désire voir ses filles spirituelles vivre dans la familiarité de Dieu, comme la Vierge Très Sainte.

Le but de Gabriel-Maria est de les conduire à goûter une véritable familiarité avec Dieu, avec le Christ. Alors, que va-t-il leur dire à propos de cette amitié avec le Christ ? Il va leur dire que le premier pas à faire sur ce chemin-là est de s’éloigner du mal et de choisir le bien afin que « l’âme puisse devenir l’épouse de Jésus-Christ. » Ce choix conduit à la paix, à la douceur du cœur, cette « douceur que trouve et expérimente l’âme en Jésus. Car, dit-il, tout ce qu’on trouve en Jésus est pure douceur et amabilité. » Cette douceur intérieure n’est pas sans effet sur le comportement et sur la vie relationnelle : qui la goûte en soi-même devient « aimable et doux envers le prochain. » La conversion au Christ et à son Évangile est toujours une conversion pour un aimer toujours mieux.  Il leur dit encore l’importance de méditer la vie du Christ, en faisant une lecture priante de la Bible et des Évangiles, de méditer souvent sa Passion. Car « en pensant continuellement à Lui » dans sa Passion, son Esprit prendra peu à peu possession d’elles-mêmes. La pensée du Christ, la pensée de sa Passion sera comme ce « bouquet de myrrhe » posé sur leur cœur, dont parle l’épouse du Cantique des Cantiques. Cette pensée aura pour conséquence de les rendre capables d’accueillir l’Esprit Saint qu’il nomme « le vin de l’amour fort et ardent[1]. » En conséquence, la charité envers Dieu comme envers le prochain les pénètrera. Leur vie en sera transformée.

Car la charité « facilite les opérations de l’âme et la remplit de toutes les vertus ; la charité perfectionne toutes les vertus » ; elle en est la mère. La charité les dispose à la communion avec Dieu et avec le prochain, elle les dispose à la véritable connaissance de Jésus Christ, elle les dispose à respirer « le doux parfum du Christ.» Cette communion avec Dieu, avec le Christ est comme un dernier seuil à passer ou un dernier pas à faire pour arriver à la Source de tous les biens, à « cette Fontaine d’un goût délicieux : plus on  y puise et plus on s’y désaltère, plus on la désire[2]. »

Après leur avoir ainsi parlé de l’amitié divine, Gabriel-Maria va leur donner quelques conseils pour en goûter les fruits, en refléter la beauté en leur existence quotidienne. Les conseils qu’il leur donne ne sont pas au-dessus de leurs forces, ce sont au contraire des conseils tout ordinaires, très terre à terre mais, pour lui,  ce terre à terre est justement le terreau, le seul, où peut germer et s’épanouir la véritable amitié avec Dieu.

Il commence ainsi par leur dire l’importance d’avoir un cœur pur ; pour cela, rien d’autre à faire que de mettre toute leur existence sous le regard de Dieu, « de faire tout le bien qu’elles peuvent pour l’Amour de Dieu.» Et puis, tout simplement : réfléchir avant d’agir, veiller sur leurs paroles car  « de nos paroles peut résulter un très grand mal ou un très grand bien » ; rechercher le bien commun plus que leur bien personnel, montrer de la charité pour le prochain et venir à son aide selon que les circonstances l’exigent, en tenant  « sagement compte de la qualité et des besoins de chacun » ; éviter les paroles creuses, le vagabondage de l’esprit, le mensonge et la duplicité ; prendre la défense de ceux dont on parle mal ; fuir la médisance ; prier, surtout. Et encore : se mettre au service des autres, à leur écoute, avec un joyeux empressement, une humble persévérance, mais aussi avec discernement ; user des biens avec mesure, renoncer librement à tout superflu, être généreuses ; prendre du recul par rapport aux biens, ne pas y mettre leur cœur alors elles « seront vraiment pauvres en esprit » ; donner et partager avec joie car, leur dit-il, la « condition pour une vraie pauvreté est d’être joyeuse », elle est « la perle évangélique » qu’il faut « aimer et garder avec soin[3]. »

Il leur parle également de la patience dans les épreuves et dans les tentations, de l’importance « à apaiser et à pacifier toutes querelles », à prendre sur elles peut-être telle injustice « pour le bien de la paix », à supporter les personnes « qui les énervent, ou les heurtent… » car « on gagne plus à supporter avec patience ces contrariétés, qu’à jeûner et à châtier son corps une semaine durant ![4] » Pour lui, la patience est une « science », celle du véritable amour, celle de la vraie charité. Et de leur dessiner quelques traits d’une personne charitable. Une telle personne, leur dit-il, « est douce tant en ses paroles qu’en ses œuvres, grâce auxquelles elle console les désolés. Elle est bienveillante envers tous et porte le tort et l’injustice qui peuvent lui être faite. Par pitié, elle rend le bien pour le mal. Si elle pense avoir donné quelque occasion d’ennui à quelqu’un, elle n’a aucun repos, tant qu’elle n’a pas réparé. Elle est généreuse et ne saurait voir autrui avoir besoin de quelque chose, qu’elle a, sans le lui donner. Elle se dépouille pour vêtir les pauvres. Si elle ne peut pas le faire en acte, elle le fait spirituellement par la prière[5]. »

Il leur parle enfin de la compassion.  Pour en parler, il se place d’abord au pied de la croix, là où l’on peut contempler la Compassion même. « Sur la Croix, dit-il, se trouve tout bien ; c’est sur elle que s’est accomplie la rédemption du genre humain. C’est donc là que nous trouverons Jésus, la vraie Vie, toute grâce et toute Miséricorde et, pour tout dire en peu de mots, tout bien et toute perfection[6].» Et cela, ajoute-t-il, « doit bien nous émouvoir et nous inciter à l’aimer et à le louer sans cesse, à vouloir souffrir pour l’amour de lui ce qu’il a souffert par amour pour nous[7]. » Comme il l’a fait pour la charité, il leur dépeint alors quelques dispositions d’une personne compatissante : « la douleur de son prochain lui est comme la sienne propre. En son cœur, elle en porte un même ennui ; elle se fait accueillante aux autres, tels qu’ils sont, elle leur ouvre son cœur et sa vie ; elle s’efforce de les excuser et de les supporter en toutes choses ; et même, elle porte une partie de leur peine, et toute leur peine, si elle le pouvait. Elle pleure avec ceux qui pleurent, portant dans son cœur le péril et le dommage des autres, spécialement le dommage spirituel. De tout son pouvoir, par compassion, elle donne conseil et réconfort[8] », non pas d’une manière condescendante, mais avec respect et discrétion.  La mise en pratique de ces actes vertueux n’est pas chez lui un exercice de bravoure mais le signe d’une profonde vie intérieure, animée d’un désir : celui de répondre à un Amour déjà là. La vie spirituelle ne se vit jamais en dehors du réel de l’existence, du réel le plus ordinaire. C’est seulement à partir de là que l’on peut entrer petit à petit dans cette familiarité de Dieu. D’où ces nombreux conseils pratiques qu’il leur donne, bien incarnés dans la vie.

Ce chemin des vertus vécu sous le regard de la Vierge sainte, il le proposera non seulement à ses filles mais à ses frères en religion, à chacun quel que soit son état de vie. A ses frères il leur dira qu’ils « doivent aimer, vénérer et honorer la très digne Mère de Dieu, la Vierge Marie plus que tous les autres religieux de toute la sainte Église[9]. » Et il « implore humblement la Vierge Marie, modèle de toute perfection évangélique, de les éclairer de ses rayons afin qu’à l’exemple des Trois Rois, ils trouvent Jésus avec Marie sa Mère[10]. » À tous ceux et celles voulant vivre l’Évangile il conseillera d’avoir « Marie devant les yeux, de regarder dans sa direction, de confier et remettre toute leur vie à la vraie étoile qu’est Marie, afin qu’elle les dirige dans toutes leurs entreprises[11]. »

Ainsi, Gabriel-Maria propose d’entrer pas à pas dans une union toujours plus intime et familière avec le Christ, en prenant comme guide la Vierge. Elle est comme l’étoile à regarder, à suivre. Devant nos pas, elle nous ouvre un chemin.

[1] L’Annonciade,  Les Sources, Thiais 2010, 1035.

[2] Les Sources, 1036.

[3] Les Sources, 981, 1020, 727.

[4] Les Sources, 977, 1024.

[5] Les Sources, 978.

[6] Les Source, 1027.

[7] Les Sources, 270.

[8] Les Sources, 977-978.

[9] Quaestio cuiusdam doctoris theologiae super regulam sancti Francisci ad litteram, s.l.n.d. (Nuremberg, 1513), fol. 23v. traduction française, Thiais.

[10] Bonus Pastor, éd. Peyruis 1997, 72.

[11] Les Sources, 896.

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