Cette enquête a deux parties : la première est cet article. La seconde : cliquer ici.

Le 27 août 1532 meurt au couvent des annonciades de Rodez le vénéré père Gabriel-Maria, franciscain et cofondateur de leur ordre. À cette date, l’église de leur monastère est en travaux.

En effet, depuis le 31 mars 1530, les Annonciades de Rodez ont entrepris des travaux d’agrandissement de leur église conventuelle. C’est l’architecte Antoine Salvanh (1476-1554) qui en est chargé – un architecte rouergat dont la particularité est de faire le lien entre le gothique flamboyant et le style  Renaissance.  Dans un premier temps, donc, les sœurs inhument leur bienheureux  père dans une chapelle, près des parloirs.

En  1532, l’année de la mort du franciscain, les travaux ne sont donc pas terminés. Très vite, sa dépouille mortelle, qui repose dans une tombe située une chapelle provisoire, devient l’objet d’un culte et de vénération. Cela pousse les sœurs à penser à lui donner une sépulture plus honorable. En 1536, elles passent donc commande, toujours  auprès d’Antoine Salvanh, d’un nouveau caveau pour recevoir les restes vénérés de leur père. Sa construction  a duré quelque temps. En 1544, il est terminé. On y transporte le saint corps, fort peu consumé et on l’inhume dans ce caveau qui a été  creusée devant le maître autel de leur église dont les travaux sont maintenant terminés. Dessus, une effigie d’un religieux cordelier est gravée, avec deux écussons à droite et à gauche où le nom de Gabriel-Maria est inscrit. Les sœurs de Rodez demandent alors au franciscain, le père de Saint-Félix, ami intime du défunt, de bien vouloir leur envoyer, par écrit, une épitaphe en vue de la faire graver sur la tombe. Voici le texte qu’il leur envoie : « Ici, gît le révérend père, de sainte mémoire, frère Gabriel-Maria, législateur général et premier père des sœurs de la Vierge Marie, qui a rempli trois fois la fonction de général des Frères Mineurs, dont l’âme repose avec les bienheureux. Décédé le vingt-septième jour d’août, l’an du Seigneur, 1532. » Les sœurs de Rodez la firent écrire et graver autour de la tombe.

Les actes de piété et de culte se poursuivant si bien que l’on pense à donner au Serviteur de Dieu une sépulture encore plus honorable et plus accessible aux fidèles. En 1625, avec l’autorisation de l’ordinaire du lieu, Monseigneur Bernardin de Corneilhan (1577-1645), et celle du provincial des Frères Mineurs, Ordre dont dépendent les Annonciades de Rodez, on procède à une seconde exhumation des restes vénérés de Gabriel-Maria. Des parcelles y sont prélevées et seront distribuées comme reliques aux sœurs de Rodez ; celles-ci en feront parvenir à plusieurs monastères de leur Ordre, tels Bourges et Anvers. Ensuite, ces restes vénérés sont renfermés dans une petite châsse en bois que l’on place dans une niche à trois mètres environ au-dessus du sol, près du chœur en tribune des moniales.

Écoutons le frère Jean Blancone qui, en 1625, est confesseur des annonciades de Rodez, relater l’événement :

« Quand, par la sainte obéissance, je fus nommé confesseur au même endroit pour le terme de quatre ans et demi, les religieuses de ce couvent me prièrent instamment d’extraire et d’élever les ossements du bienheureux père Gabriel-Maria et de les placer dans un endroit honorable. Remarquant qu’il convenait de satisfaire leur louable désir, ayant aussi observé quelques signes par lesquels (paraît-il) Dieu indiqua qu’il ne voulut pas que ce saint trésor restât plus longtemps caché sous terre et que, de plus, tous les monastères des Annonciades pressaient sans cesse les sœurs de Rodez de faire aboutir la chose, il a été enfin résolu que toutes dans tous leurs couvents feraient unanimement un exercice spécial de dévotion et qu’après quelques jours de jeûne et d’autres austérités convenues, elles communieraient. Ainsi il s’est fait. Alors, j’ai bien vite obtenu la permission de monseigneur Bernardin de Corneilhan, évêque de Rodez, pour mettre cela à exécution, car notre révérend père provincial était parti pour Rome à l’occasion du chapitre général de notre Saint Ordre : ce que j’ai fait au jour indiqué, c’est à dire, le 7 février 1625, cela avec le bon plaisir et le consentement de notre révérend père gardien de notre couvent de Saint-François de Rodez, en présence du révérend père gardien du couvent des pères Capucins du même endroit et de son compagnon, en présence du révérend père recteur du collège des Jésuites, et de beaucoup d’autres messieurs honorables de la ville qui s’y trouvaient.

Après avoir tous ensemble, de concert avec les religieuses du même couvent, invoqué la grâce du Saint Esprit et le secours de la Sainte Mère de Dieu et de tous les saints du Paradis, nous avons fait enlever la pierre sépulcrale, nous avons enfin trouvé les ossements de ce saint corps en entier, notamment sa tête, ayant encore toutes ses dents, ainsi que les bras et les jambes ; nous les avons rassemblés avec respect et déposés dans une toile de laine blanche, et enfermés dans une petite caisse en bois nouvellement faite à cette fin et recouverte de satin vert. Nous l’avons fait déposer dans une ouverture du mur situé entre l’autel de l’Annonciation et la porte qui conduit à la grille du chœur des moniales. Beaucoup de ceux qui étaient présents à cet acte de dévotion désiraient vivement obtenir une partie de ces saints ossements ; comme ils me le demandaient instamment, je leur ai distribué une dent qu’ils ont reçue avec grande dévotion et affection.  Pour que ce digne trésor fût en tout temps honoré convenablement,  et que la postérité connût quel riche trésor possède la ville de Rodez et surtout le monastère des annonciades de la même ville, on a de suite écrit au-dessus de ces saintes reliques cette épitaphe : Ici reposent rassemblés les ossements du révérend et estimé père Gabriel-Maria qui fut l’instituteur général des religieuses qui sous le nom d’annonciades sont dédiées à Dieu et à sa sainte Mère. Il fut trois fois commissaire général de l’Ordre des Frères Mineurs cismontain ; il fut le confesseur de sainte Jeanne, reine de France ; il est enfin décédé très pieusement près de ce couvent de vierges le 27 août 1532. »

Dommage que cette inscription n’ait pas été inscrite sur le reliquaire lui-même…

Jean Blancone écrit ces lignes dans la biographie qu’il a consacrée à Gabriel-Maria – biographie éditée en 1627 à Toulouse. En 1640, les Annonciades de Rodez ont fait rédiger un acte notarié par le notaire qui fut présent à l’exhumation de 1625. Nous le savons grâce à Jean Blancone qui le recopie dans son ouvrage :

« Nous, soussignés, attestons qu’en l’an 1625, le 7ème jour de février après-midi, quand régnait le prince très chrétien Louis, par la grâce de Dieu Roi de France et de Navarre, vers 5 heures du soir, et cela dans l’église du très dévot couvent des religieuses annonciades de Rodez, par ordre du béni père, frère Jean Blancone, de l’Ordre de Saint-François, confesseur des dites religieuses, ainsi que de la révérende Mère Ancelle de même lieu, et cela avec leur consentement et selon leur bon désir, ainsi qu’avec la permission du digne seigneur, l’évêque de Rodez, que le sus-mentionné père avait obtenue, après invocation de la grâce du Saint Esprit : a été ouvert le sépulcre situé devant le maître autel de la même église, dans laquelle avait été déposé le très digne père Gabriel-Maria, de sainte mémoire, religieux de l’Ordre nommé de Saint-François et cela le 27ème jour du mois d’août en l’an 1532, et cela d’après l’indication de l’écrit qu’on trouve gravé sur le même sépulcre, ont été élevés et enveloppés dans un voile blanc et déposés ensuite dans une petite caisse en bois recouvert de satin vert, et ont été ainsi placés honorablement dans le mur à une hauteur d’à peu près trois mètres au dessus de la terre près de la chapelle de la sainte Annonciation de la même église.

Tout ceci s’est passé en présence du R. P. Gardien des Capucins du couvent de Rodez et de son confrère ; du R. P. Recteur des Jésuites et de son compagnon, du compagnon du confesseur prénommé, de monsieur maître Pierre Moli, de maître Jean Bonal, docteur avocat et bourgmestre de Rodez, de maître Étienne Guillermi, conservateur des domaines royaux dans le comté de Rodez, de maître Firmin Malet, citoyen et marchand à Rodez, et de moi Jean Guibert, notaire royal de Rodez, qui, à leur prière, ai écrit dans le livre de leur commune ce présent acte. Et en signe de la vérité l’ai signé, de même que les autres, Jean Guibert, notaire royal, 19 juillet 1640. »

Autre témoin de cet événement, l’Ancelle en charge du monastère en 1625. Dans une lettre du 3 mars 1625 à la mère Ancelle du monastère de Bourges,  elle écrit :

« Lorsque la pierre sépulcrale eut été enlevée, le père Blancone s’employa de ses propres mains à creuser le sol et chacun des assistants réclama à son tour la même faveur. Dès que le saint corps eut été découvert, il s’en échappa un suave parfum qui se répandit dans toute l’église ; au même moment, dans le chœur des religieuses, où se trouvait un portrait de Gabriel-Maria que le père Blancone y avait fait placer peu de temps auparavant, on vit le visage du vénérable fondateur s’animer et sourire, comme pour témoigner la joie qu’il éprouvait, puis il parut tout en feu comme embrasé du divin amour. Le cercueil placé à une grande profondeur et à côté d’une source d’eau était entièrement consumé ; néanmoins les vêtements étaient encore intacts, et l’on trouva même des cheveux et quelques lambeaux de chair. Les sœurs, après avoir vénéré ces reliques qui leur furent présentées à la grille du chœur, en réclamèrent plusieurs parcelles, et particulièrement des cheveux et l’os du menton qui avait servi au bon Père pour chanter et publier les louanges de Dieu et de sa très digne Mère. »

Cette citation est tirée de l’ouvrage du père Othon de Ransan, « Le bienheureux Gabriel-Maria ofm et l’Ordre de l’Annonciade 1460-1532 », paru à Bourges en 1913. Les archives départementales du Cher possédaient le document suivant : « une lettre des seremonies qui ont este faite quand on osta le corps de nostre saint pere Maria du cercoeuil l’année 1625 par le Rd pere et confesseur des seurs de Rhodes. » Selon l’inventaire du fonds des Annonciades, ce document faisait partie de la liasse 42 H 249. La citation du père Othon de Ransan est tirée de ce document qui, malheureusement et après vérification, n’est plus contenu dans cette liasse. En 1913, il s’y trouvait encore….

La petite châsse en bois contenant les restes de Gabriel-Maria va alors rester exposée à la vénération des fidèles tout au long de l’Ancien Régime, jusqu’en 1792, date à laquelle les moniales sont expulsées de leur monastère par les lois révolutionnaires. Impossible qu’elles aient pu laisser sur place  le reliquaire en quittant leur monastère. Qu’en ont-elles fait ?

Au début du 2è  siècle, après la période de restauration des Ordres religieux en France qui a couvert une bonne partie du 19è siècle, des recherches ont été entreprises. Elles n’ont donné aucun résultat. En effet, en 1906, un chanoine de la cathédrale de Rodez,  Jean Touzery, publie Les bénéfices du diocèse de Rodez ». Évoquant l’histoire du monastère des Annonciades de Rodez, écrit : « que devinrent la châsse et les restes du père Gabriel-Maria ? Malgré toutes nos recherches, nous n’avons pu le découvrir. »

Les années passent. En 2011, des recherches ont été effectuées dans les grands et petits reliquaires de la cathédrale de Rodez. Ces recherches n’ont donné aucun résultat, du moins à cette date. Car, depuis 2011, les recherches se poursuivent toujours. Elles se concentrent aujourd’hui autour d’un reliquaire provenant des annonciades de Villeneuve-sur-Lot.

Ce reliquaire a toute une histoire, une histoire qui soulève quelques interrogations. Mais quelle est donc cette  histoire ? Pour le savoir, c’est ici.

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